Requiem pour la télévision de contenu?

Fin de M. Net

Québec Exclusif

La perte de M. Net est un symptôme d’une tendance lourde dans le monde de la télévision québécoise : le contenu s’en va chez le diable. Voici pourquoi.

Comme tout le monde, j’ai été secoué d’apprendre la mise à mort de l’émission M. Net. D’abord parce que j’y compte plusieurs amis précieux qui perdent des emplois qu’ils aiment. Ensuite, parce qu’il s’agit d’un autre pilier de notre communauté qui disparaît et qu’il faudrait être bien optimiste pour croire qu’il sera remplacé à brève échéance.

Aujourd’hui, je voudrais vous faire part de mes inquiétudes pour l’avenir de la télévision de contenu en général. Ou peut-être devrais-je dire : pour ce qu’il en reste.

Aussi, je dois l’avouer, parce que la nouvelle m’a rappelé de bien mauvais souvenirs de la fermeture brutale du premier Branchez-vous, pour lequel j’écrivais alors deux billets par jour, et dont j’avais aussi appris la fin sur les réseaux sociaux – lors de mes vacances à l’extérieur du pays.

Mais je ne m’attarderai pas plus longtemps sur le sujet, puisque l’ami Benoît Gagnon a déjà expliqué les circonstances de la fin de M. Net de manière plus éloquente que je ne pourrais le faire. Non, aujourd’hui, je voudrais vous faire part de mes inquiétudes pour l’avenir de la télévision de contenu en général. Ou peut-être devrais-je dire : pour ce qu’il en reste.

Pourquoi c’est si difficile de faire du contenu

Imaginez que vous êtes le responsable de la programmation d’une chaîne de télévision. Vous savez qu’à moins de diffuser du sport, des bulletins de nouvelles ou un show-événement dont «tout le monde parle» en direct sur Twitter, votre auditoire va probablement enregistrer vos émissions et passer les 12 ou 18 minutes de pub à l’heure sans les regarder. Vous le savez. Votre auditoire le sait. Et surtout, vos annonceurs le savent, ce qui fait qu’ils vous paient de moins en moins cher pour acheter votre temps d’antenne.

Qu’est-ce que vous faites pour rentabiliser votre chaîne et garder votre job?

Première option : le placement de produits

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Ah, le placement de produits. Pour vos émissions de fiction, ça marche : c’est payant, faire boire une marque de bière spécifique au héros d’une sitcom et la mettre bien en évidence à l’écran à un moment où personne ne pensera à appuyer sur fast forward. Faire commanditer l’épreuve de la semaine dans votre concours de chefs-cuisiniers semi-professionnels par une compagnie agroalimentaire aussi, ça fonctionne. Voilà une grosse partie de votre grille-horaire qui est sauvée.

Mais du placement publicitaire dans votre émission de critiques et d’information, c’est plus délicat. Disons que ça passe plus difficilement aux yeux de l’auditoire – et de l’équipe de production. Mieux vaut chercher une autre solution.

Deuxième option : couper dans les dépenses

Dans une vieille bande dessinée de Dilbert, le boss aux cheveux pointus disait qu’en théorie, si la compagnie coupait suffisamment dans les dépenses, elle pourrait être profitable sans rien vendre. Essayons ça!

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On peut d’abord remplacer des téléséries à gros budgets par des téléréalités ou par des quiz. Pas besoin de comédiens coûteux, et les prix remis aux gagnants peuvent être commandités. Yes sir!

Le problème, c’est que ça aussi, ça fonctionne moins bien pour les émissions de contenu. Engagez moins de recherchistes, faites moins de reportages, diffusez plus de reprises, et ça va paraître sur vos cotes d’écoute parce que le contenu informatif, d’habitude, c’est périssable. Surtout en techno, bien sûr, mais dans bien d’autres domaines aussi. Vous n’êtes donc pas plus avancé.

Troisième option : il n’y a pas de troisième option

Puisque produire et diffuser une émission à contenu représente un défi complexe au rendement potentiel limité, bien des diffuseurs ont tout simplement décidé de faire autre chose. C’est triste, mais on peut difficilement les blâmer.

Pire : non seulement y a-t-il une limite inférieure au coût d’une émission à contenu, mais il y a aussi une limite supérieure à son auditoire. Allez trop en profondeur et vous perdez le grand public. Restez trop en surface et vous perdez les mordus.

Pendant mes dernières années aux NerdZ, nous tentions de résoudre la quadrature du cercle en couvrant un maximum de sujets dans chaque épisode pour rejoindre le plus de centres d’intérêts possibles, en traitant ces sujets de manière assez légère pour que notre contenu reste accessible pour tout le monde, et en faisant assez de gags pour que les vrais geeks qui connaissaient déjà tout ce que l’on disait nous regardent quand même. Vous n’avez pas idée de jusqu’à quel point c’était épuisant.

Alors, puisque produire et diffuser une émission à contenu représente un défi complexe au rendement potentiel limité, bien des diffuseurs ont tout simplement décidé de faire autre chose. C’est triste, mais on peut difficilement les blâmer.

En guise de conclusion, une petite lettre au CRTC

Celui qu’on peut probablement blâmer, par contre, c’est le CRTC.

Pourquoi? Parce que dans le fond, une bonne émission à contenu ne semble chère et compliquée à produire que lorsqu’on la compare avec quelque chose d’encore moins cher et moins compliqué.

Dans le meilleur des cas, ce quelque chose de moins cher et de moins compliqué est un produit ultra original qui rejoint un public mal servi autrement. On ne peut alors que s’incliner.

Mais dans le pire des cas, il s’agit plutôt d’une Kardashiannerie boboche sous-titrée tout croche par des traducteurs dépressifs qui se demandent chaque jour pourquoi ils n’ont pas étudié dans un autre domaine. Le genre d’émissions dont la seule valeur réside dans les 52$ qu’il suffit de payer pour avoir le droit de les rediffuser ad nauseam jusqu’à la fin des temps.

Bien que nous n’en soyons pas encore au même point que les Américains, qui ont longtemps laissé sévir Honey Boo Boo et sa famille de morons sur une chaîne appelée The Learning Channel (!), il y a de quoi se poser des questions sur les conditions de licences qui semblent permettre à certains diffuseurs de présenter absolument n’importe quoi à condition que ça ne coûte pas cher et de faire ainsi une concurrence déloyale à ceux qui font encore l’effort de produire de la qualité et de créer des emplois chez nous.

Si le CRTC faisait un peu le ménage dans ce foutoir, peut-être que les marges bénéficiaires limitées générées par les émissions à contenu sembleraient plus alléchantes aux yeux des diffuseurs. Et peut-être que des groupes d’artisans dévoués comme ceux de M. Net ne se retrouveraient pas au chômage 6 jours avant Noël.

  • Laurence Tite Menthe

    À moins de basculer dans un État autoritaire à la chinoise, plus de réglementation ne changera rien. Depuis sa création, le CRTC a toujours augmenté la part de contenu canadien sur les ondes de la télé (de 40 à 60 %) et de radio (de 30 à 60 %) avec des résultats assez mitigés.

    Un producteur anglophone part avec un marché potentiel de 400 millions de téléspectateurs alors que la francophonie occidentale (ceux qui peuvent consommer) n’est que de 80 millions. Ajoute un esprit de guerre de clocher entre les différents syndicats d’artistes qui soutiennent bec et ongle les politiques protectionnistes de leurs pays respectifs, plus particulièrement la France, et tu te retrouve avec plusieurs petits sites webs avec de petites émissions à petit budget comparativement à l’Anglosphère. Dans le monde des médias, en dehors de New York, Los Angeles et Londre, point de salut, mais la concentration de la presse à aussi offert une concentration du capital permettant à des sites comme IGN et Gametrailers d’offrir des tests de jeux en vidéo étoffés et bien montés.

    Soyons franc, comment voulez-vous que Monsieur Net puisse compétionner avec ses critiques de 3 minutes en direct alors que la plupart des critiques vidéos sur le web sont en différés et dure entre 7 et 10 minutes. Le monteur vidéo à musique plus perdait son temps, personnellement, j’avais pas le temps de me concentrer sur les paroles et les images dans ce court laps de temps, j’écoutais les critiques en ligne deux fois.

    Finalement, ce phénomène est mondial, Gametrailers fut vendu par Viacom et considérablement réduis. G4TV va disparaître bientôt. EGM et 1up, disparu après une acquisition au prix fort par UGO puis par IGN. Si la francophonie veut maintenir sa pertinence, tôt au tard, faudra adopter ce modèle ou décliner à petit feu pour sombrer dans l’indifférence et l’insignifiance.

    • Steve C

      Le problème ce n’est pas la mer anglophone mais bien un
      problème de fond de cette culture francophone.

      A chaque année , certaines statistiques nous indiques les
      tendances … De ce que j’ai retenus ; est que le contenu original et local de
      pays moins étendus que la francophonie est en hausse , comme par exemple en
      Corée ou bien au Japon et même aux Philippines ..

      Même que l’espace francophone en Suisse et en Belgique diminue
      et que dire de la France qui entre de plus en plus de série extérieur aux
      profits des séries locale … ET à cela on peut bavasser à propos des pays de la
      francophonie qui sont réellement demeuré francophone comme par exemple Algérie,
      plus en plus arabe au profits même des langues ancestrales de la région ou même
      encore le Vietnam …

      De plus, la présence sur le WEB au niveau de la francophonie
      est elle aussi en perte de vitesse. De plus en plus de site francophone sont de
      simple traduction de site anglophones ou autre. l’anglicisation des textes est
      devenue pratiquement une normes..

      Ce n’est pas un simple problème de CRTC ou bien de culture
      Québéquoise mais de la francophonie en général.
      On nous chante sur tous les toits de bien écrire et de bien parler en français
      mais la moindre des choses serait avant tout de l’utiliser et mieux encore de
      créer en français même si son utilisation peut parfois être plus exigeant …. Mais nous semblons préférer des solutions
      plus du côté des voisins que de la nôtre.

      Quand je regarde comment l’arabe et le cantonais prennent de
      plus en plus de place et qu’ils s’imposent comme référence culturelle alors que
      notre français médiatique lui prend parmi elle de plus en plus de « chill,Live,Selfie,After,Avrage,in,top,hot,cool,etc
      etc «  et que notre éducation populaire
      fait en sorte que nous intégrons cette façon de voir les choses , ce n’est pas
      demain la veille , que les choses vont changer . Ce que les statistiques nous donnent,
      est que la francophonie se meurt à petit feux et aucune tendance de fond ne
      semble renverser la vapeur.

  • PinkyPie

    Bon article.

    Il n’y a pas si longtemps, on disait que l’internet allait tuer les journaux. Ils ont du s’ajuster et certains journaux ont disparus. Il semble que l’internet peut avoir un impact similaire sur les émissions à contenu.

    Sur internet, on peut trouver gratuitement et immédiatement un contenu similaire (pas nécessairement d’aussi bonne qualité) à ce qui est offert à une émission comme M.Net. C’est difficile pour une chaine de télévision de compétitionner avec ça. D’après moi, seulement Radio-Canada pourrait reprendre M.Net et faire quelque chose d’encore mieux. Ce serait vraiment bien avec leurs différentes plateformes télé, internet et radio

    Est-ce que ce serait possible pour une émission comme M.Net (avec des couts réduits) d’être profitable en étant diffusée sur internet? Est-ce qu’il y aurait suffisamment d’auditeur au Québec (ou dans la francophonie) pour que le projet soit rentable?

  • Serge

    Encore une fois 100% d’accord avec vous. Je me permettrait quelques petits commentaires supplémentaires.

    Est-ce que les chaines de télévision francophones sont obligée de présenter un pourcentage de contenu original? (comme par exemple, la radio doit diffuser 60% de contenu francophone).

    Car y’a des canaux « poubelle » (c’est ma perception) qui font exactement, depuis plusieurs années, ce que vous décrivez. Prendre plein d’émissions américaines, payer un narrateur poche, et rediffuser 12 fois par semaine. Des postes comme Canal D et a peu près tout ce qui était auparavant Astral Media ne font que diffuser en boucle un paquet de séries à spectacle basées sur des diffusions américaines. Il doit y avoir au maximum 2 séries originales sur chacun des postes d’astral Media (maintenant Bell Media).

    On dirait que c’Est comme au hockey, plus y’a d’équipes, plus le talent est dillué. On est rendu avec une tonne de poste, mais la qualité diminue « across the board ». Au lieu de zapper 10 canaux pendant les pubs, on zap 200 canaux. Est-ce qu’on s’arrête sur de quoi d’autre pour autant? non, y’a rien de bon nulle part.

    Tout le système télévisuel est malade et est en train de se creuser lui-même son propre cercueil. À l’ère de la diffusion en direct, personne n’est interessé à visionner un film qui passe à la télé 8 ans après sa sortie en sale. Je connais de moins en moins de monde qui s’abonne au câble car ils sont écoeuré de la crap qui passe en rediffusion mal traduite 24/24hre sur 99% des canaux. Les diffuseurs vont devoir se réveiller un jour (plus tôt que tard, espérons-le) et le CRTC (comme vous dites) devra réglementer.

    Des chaines comme HBO font des profits records car ils produisent du contenu original de grande qualité (souvent en tout cas). Ils peuvent se permettre d’avoir le culot de faire payer entre 15 et 20$ par mois pour un abonnement. La preuve que des séries de qualité peuvent attirer des nouveaux abonnés : Game Of Thrones, True Blood, BoardWalk Empire, True Detective, Band Of Brothers, The sopranos, The wire, etc…). Je me suis même abonné à Netflix juste pour House of Cards (au début). C’est certain qu’on peut pas comparer HBO aux petites chaines locales Qubécoises, mais si on avait pas 200 chaines et qu’on réduisait ca à genre 10 francophone, me semble que ca dilluerait moins l’argent remis au producteurs de contenu.

  • Dominic Dufour

    Ce n’est justement pas ça le but des chaînes spécialisées? De fournir du contenu spécialisé sans l’aide ou très peu des commanditaires ?

  • Caroline P

    Bonjour! Est-ce possible d’expliquer ce que vous voulez dire par  » Si le CRTC faisait un peu de ménage dans ce foutoir? » et quelles seraient vos attentes vis à vis le CRTC? Vous restez vague dans l’article.

  • LapX

    <> Exactement pourquoi je n’écoutais plus m. Net ni les nerdz. (les blagues pouvaient me faire rester mais difficilement)

    • Lapx

      Wow, mon copier coller sur mobile est vraiment bugué.

  • Sam L.

    Il existe une troisième solution, voyons! Une télévision publique et bien financée!

  • nuwave

    Malheureusement le CRTC a pas compris que pour concurencer les netflix de ce monde sa prend du contenu exclusif que seul la télé peut nous donner… Un bultin de nouvelle a 18h sa nous prend plus que cela… Les nouvelle son disponible aujourd’hui sur de nombreux site web… Les télé réaliser je comprend que certaine personne peut aimer sa mais de la de faire une programation que de cela… Le CRTC met pas c’est culotte la dans comme dans plusieurs autre domaine dailleur

  • http://branchez-vous.com/ Laurent LaSalle

    La formule était révisée annuellement, et l’équipe s’est amusé à essayer un paquet de choses. On doit comprendre que même si M. Net était l’émission produite par MusiquePlus la plus regardée, elle était loin d’atteindre les cotes d’écoutes des téléréalités américaines diffusées sur la chaîne. V Médias souhaite renouveler la chaîne, et le profil techno ne cadre tout simplement pas dans leurs plans.

    • Alexis Cornellier

      Trop peu de monde qui aime beaucoup Monsieur Net. Un nombre peu élevé de fan, très vocal et loyal par rapport à l’émission mais niveau business, c’est pas viable.

      Il ne faut pas mélanger formule et ligne editorial. Monsieur Net était un show de jeux vidéo saupoudrer de techno comme les mystérieux étonnants sont un show de comic book et de culture populaire (plus que saupoudrer). La formule a changer au cours des années… Quand Laurent y était, il y avait des débats (formule abandonner probablement parce que certain était obligé de tenir des arguments auquels il ne croyait pas pour les bienfaits du « débats »). Une autre années, le show a été prolongés de 30 minutes (l’années où Benoit Mercier est rentré). Dernièrement, ils ont fait un geek recherché (et son tomber sur 2-3 très bon chroniqueur qui connaissait leur shit).

      Reste que M.Net, au même titre que C’est juste de la télé est un podcast filmer, un show de chaise où on parle pour parler. Ça prend de l’attention (ce que youtube nous prive de…), ça prend de la réflexion et ça prend du temps… pis ça, c’est tellement siècle dernier.

      Une émissions de Mnet doit couté entre 2000 et 5000$ à produire. En ce moment, 20000 personne aime la page facebook de sauvons monsieur net. Si 10% de ces fan donne 5$ par mois (donc 2000 personne donne 5$ pour un total de 10000$) tu auras entre 10 et 2 show par mois financer par le monde… pas trop viable.

    • Daniel

      Je travail chez BBM, et l’émission produite par MusiquePlus la plus regardée est Cliptoman et non M Net. Sorry.

      • http://branchez-vous.com/ Laurent LaSalle

        Lorsque j’ai dit «M. Net était l’émission produite par MusiquePlus la plus regardée», je parlais de l’époque où j’étais au fait de cette information (avant l’entrée en ondes de Cliptoman). D’ailleurs, ne devriez vous pas dire Numeris au lieu de BBM? ;)