Où est Big Brother?

Données ouvertes

Québec Exclusif

Récemment, Branchez-vous mettait en ligne l’Analyseur de contrats publics québécois, un instrument de collection de données qui ouvre la porte à des analyses on ne peut plus intéressantes sur la situation actuelle en termes d’attributions de contrats au Québec.

Construit sur des bases de données ouvertes, comme le système électronique d’appel d’offres (SEAO) du Québec, cet outil pousse encore plus sur la démocratisation du journalisme d’enquêtes et de données. Ce qui est intéressant de constater avec cet engin créé de toute pièce par une poignée d’individus, c’est qu’il sous-tend une tendance forte dans le domaine de la manipulation de données : la déstructuration du concept de «Big Brother».

À l’heure actuelle, les citoyens organisés ont au moins, sinon plus, de capacité à fédérer des données et à les exploiter de manière à en faire sens. Ainsi, les journalistes et les citoyens qui voudront mettre le temps de fouiller dans L’Analyseur de contrats publics québécois trouveront probablement beaucoup de situations soulevant des questions.

Le concept de Big Brother

Depuis le fameux roman 1984, écrit par George Orwell, le spectre de la mise en place d’un Big Brother par les gouvernements plane au-dessus de la conscience collective de bon nombre de citoyens, notamment dans les pays démocratiques. La crainte s’est accélérée avec les dernières années, principalement dues au fait que les technologies de l’information permettent de colliger, classer et analyser une somme importante d’informations. D’office, cela deviendrait un incroyable instrument de contrôle des citoyens; le gouvernement pourrait facilement savoir qui fait quoi, quand, avec qui, pourquoi et comment. Bref, l’État deviendrait un surveillant omniscient capable de savoir en temps réel ce que font ses citoyens.

Avec les récents scandales liés à l’écoute menée par la National Security Agency (NSA), on serait en droit de penser que c’est effectivement le cas. Bref, la «théorie» semblerait aujourd’hui s’appliquer. La réalité est pourtant toute autre.

Le gouvernement et les bases de données

Tout d’abord, il y a la question des ressources et des compétences. Ce n’est pas parce que les données existent qu’elles sont obligatoirement exploitées. Bon nombre de bases de données gouvernementales sont construites puis rendues obsolètes parce qu’il manque de ressources. Soit les gens pour les exploiter ne sont pas présents, soit il n’y a pas d’outil adéquat permettant d’interroger efficacement la base de données.

Ensuite, les balises juridiques représentent dans bien des cas des obstacles difficiles à contourner pour des gouvernements qui voudraient exploiter des données qu’ils ont entre leurs mains. En d’autres mots, ce n’est pas parce qu’une organisation gouvernementale a des informations sur les citoyens qu’elle pourra et voudra les partager avec d’autres agences, et ce, même si cela simplifierait la tâche des activités de surveillance.

J’ai moi-même vécu ce genre de situation lors de mes expériences précédentes avec des agences gouvernementales. Un ministère avait la volonté d’exploiter une base de données ouverte au public appartenant à un autre ministère pour des fins d’enquêtes. La demande était simple : tout simplement avoir accès en lecture seule à la base de données afin de construire un système permettant de l’interroger de manière plus efficace. Même si ces données étaient disponibles au travers d’un portail Internet accessible au public, il n’a jamais été possible de créer cet instrument d’interrogation.

Bref, lorsque vient le temps de fédérer des données, dans bon nombre de situations, la compétition administrative met souvent des bâtons dans les roues du système gouvernemental, alors que les citoyens, eux, n’ont pas toujours ce genre d’obstacle à franchir.

À l’heure actuelle, les citoyens organisés ont au moins, sinon plus, de capacité à fédérer des données et à les exploiter de manière à en faire sens. Ainsi, les journalistes et les citoyens qui voudront mettre le temps de fouiller dans L’Analyseur de contrats publics québécois trouveront probablement beaucoup de situations soulevant des questions. Probablement beaucoup plus que ce que les gens dans les gouvernements pourront trouver, car ils n’ont juste pas accès à ce genre d’outils, ou n’ont pas le droit d’effectuer le croisement de données.

Qu’est-ce que cela veut dire?

Cela veut surtout dire que la notion de Big Brother est probablement surfaite, voire erronée. À l’heure actuelle, il est probablement plus facile pour des citoyens adéquatement organisés d’exploiter les technologies de l’information pour surveiller le gouvernement et/ou d’autres citoyens. En effet, ils n’ont pas à compter sur une lourde structure ou sur des permissions légales pour fonctionner avec des données qui, de toute façon, sont de plus en plus disponibles publiquement.

Nous vivons donc à l’heure du Little Brother, beaucoup plus qu’à l’heure du Big Brother. Une myriade d’instrument de surveillance et de moyens permettant de corréler des données sont désormais présents et autant disponibles aux agents étatiques qu’aux agents privés. Le citoyen a donc désormais entre ses mains la possibilité de surveiller ses concitoyens, mais aussi le gouvernement lui-même. C’est la décentralisation et la démocratisation de la surveillance que nous visons actuellement. Fini la théorie du complot à la Big Brother, car nous sommes tous des agents de surveillance.