L’auto-harcèlement virtuel : bourreau et victime à la fois

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L’auto-harcèlement en ligne serait en forte progression chez les jeunes… et moins jeunes.

Récemment, je suis tombée sur cette histoire (et un peu en bas de ma chaise, aussi) : Hannah Smith, une adolescente britannique qui avait mis fin à ses jours l’an dernier suite au harcèlement dont elle était victime en ligne, serait en fait responsable de la grande majorité des messages haineux à son endroit. Et son cas ne serait pas isolé.

Si l’auto-mutilation distrait temporairement la personne de sa douleur psychologique en la remplaçant par une douleur physique, l’auto-harcèlement agirait comme une diversion, un déplacement de la souffrance émotionnelle.

Prendre une fausse identité pour publier en ligne des commentaires malveillants à propos de soi-même ou encore poser des questions sur soi avant d’y répondre méchamment anonymement est ce qu’on appelle l’auto-harcèlement (self-cyberbullying ou self-trolling), un phénomène en progression chez les jeunes utilisateurs d’Internet. Une étude du Massachusetts Aggression Reduction Centre (MARC) révèle en effet que 9% des 617 étudiants interrogés s’étaient anonymement auto-harcelés sur le net. 9%!

Qu’est-ce qui pousse des gens à se dénigrer, s’insulter et même se menacer de mort ainsi, sous le couvert de l’anonymat?

Les raisons invoquées dans l’étude du MARC sont celles qui sont généralement citées dans les cas d’auto-mutilation : un appel à l’aide, un besoin d’attention. Si l’auto-mutilation distrait temporairement la personne de sa douleur psychologique en la remplaçant par une douleur physique, l’auto-harcèlement agirait comme une diversion, un déplacement de la souffrance émotionnelle.

S’auto-dénigrer anonymement devient une sorte de réconfort, les commentaires haineux agissant comme une confirmation de ce que la personne ressent. Mais lorsque le stratagème fonctionne, l’auto-harceleur est rapidement pris dans un cercle infernal : si ses amis et les autres utilisateurs prennent sa défense, il doit se mettre à les insulter à leur tour pour que son personnage d’intimidateur demeure crédible. La violence des propos augmente, et son estime de soi déjà fragile s’en trouve encore plus affaiblie.

Mais l’auto-harcèlement virtuel ne concerne pas que les adolescents aux prises avec une piètre estime de soi ou des problèmes psychologiques profonds, comme en témoignent les histoires suivantes qu’ont bien voulu me raconter des internautes.

Connaître la véritable opinion des gens

Félix*, un jeune homme très actif sur les réseaux sociaux, aimait débattre et se faire l’avocat du diable en intervenant dans certaines conversations qu’il jugeait peu nuancées sur Twitter. Ses arguments détonnaient et, rapidement, il est devenu la cible d’attaques gratuites et de fausses rumeurs. Puisqu’il est parfois difficile de départager la vérité du bruit, il s’est créé un faux compte afin de savoir ce que les autres pensaient réellement de lui : «C’était une façon pour moi de séparer les gens qui me suivaient pour me nuire et ceux qui le faisaient pour les “bonnes raisons”. En m’insultant ou en dénigrant mes opinions avec un faux compte, j’ai appris que certains me voyaient comme un troll. Quand ça s’est mis à dégénérer, j’ai préféré quitter Twitter carrément. La plateforme ne me convenait pas, débattre en 140 caractères, tsé, c’est vraiment pas idéal et les gens s’enflamment rapidement.»

Donner une voix à sa culpabilité

Une amie, qui fréquente un forum de discussion destiné aux mamans écolos, a assisté indirectement au phénomène il y a quelques mois. Une maman membre du forum avait posté anonymement un message dans lequel elle avouait avoir été infidèle à son mari. Les autres membres ont commenté son message et fait généralement preuve de compréhension en apportant des pistes de réflexion et des conseils dénués de jugement. Puis, une autre membre anonyme s’est mêlée à la conversation en injuriant l’auteure du message, en la traitant de tous les noms et lui répétant qu’elle devrait avoir honte de son comportement indigne, etc. La discussion a rapidement dégénéré entre les deux «Anonyme», au grand désarroi des autres membres qui tentaient de calmer le jeu et ramener la conversation sur un ton respectueux.

Mais voilà, l’auteure et son «bourreau virtuel» n’étaient en fait qu’une seule et même personne, comme l’a révélé la modératrice du forum après vérifications. Les motivations profondes de cette femme lui appartiennent, mais on peut imaginer qu’elle a eu besoin de donner une voix à sa culpabilité, et qu’elle a poussé son débat moral jusqu’à le mettre en scène sur la place publique.

Influencer la communauté

Sophie, une gestionnaire de communauté de jeux en ligne, doit couramment gérer des situations d’auto-harcèlement dans le cadre de ses fonctions. «Ma job, ce n’est pas ce que les gens imaginent. Publier des choses sur les réseaux sociaux, engager la conversation, ça relève plus des communications et du marketing. Dans mon milieu, on gère carrément la communauté de joueurs en ligne : leur comportement, leur langage, etc. Ça va de l’éducation à la gestion de crises, notamment lorsqu’il y a de la cyberintimidation ou des conflits sur les forums de discussion. La fonction que j’occupe fait en sorte que j’ai accès aux adresses IP et à certains renseignements personnels sur les joueurs. Et oui, plusieurs d’entre eux, surtout des gens âgés entre 30 et 40 ans, font de l’auto-harcèlement.»

«La technologie reflète et magnifie le bon, le mauvais et la laideur de nos vies quotidiennes, mais il est beaucoup plus simple de la blâmer que de chercher plus loin. Malheureusement, j’ai remarqué que même les experts dans le domaine ont tendance à préférer parler de ce que la technologie “fait” aux jeunes plutôt que de ce qu’elle dévoile à propos de ces derniers», explique Danah Boyd.

Si certains désirent attirer la sympathie des autres joueurs, ce ne serait cependant la raison la plus courante pour utiliser cette stratégie. Car oui, il s’agirait bien d’une stratégie : «Les joueurs savent qu’on ne tolère pas l’intimidation sur nos forums et dans nos jeux. En s’auto-harcelant en se faisant passer pour d’autres joueurs, particulièrement les plus forts, ils espèrent que les gestionnaires interviennent et les fassent bannir.» Une forme d’usurpation d’identité pour influencer la communauté et avantager sa situation.

Miroir de la société

Peu importe les raisons pour lesquelles une personne décide de recourir à l’auto-harcèlement en ligne, le phénomène ne risque pas de disparaître prochainement. L’erreur serait de l’ignorer ou de minimiser son importance et ce qu’il révèle sur nos sociétés.

Danah Boyd, spécialiste des médias sociaux reconnue pour ses recherches sur la culture du numérique chez les jeunes, nous met également en garde contre la facilité de blâmer une fois de plus la technologie : «La technologie reflète et magnifie le bon, le mauvais et la laideur de nos vies quotidiennes, mais il est beaucoup plus simple de la blâmer que de chercher plus loin. Malheureusement, j’ai remarqué que même les experts dans le domaine ont tendance à préférer parler de ce que la technologie “fait” aux jeunes plutôt que de ce qu’elle dévoile à propos de ces derniers.»

* Le nom a été changé.

  • Doum Bergeron

    Je connais une ado qui a une dizaine de compte Facebook; mystère pour la raison… En tout cas elle est dans une problématique de famille dysfonctionelle.

  • Tentacle-Sama

    À l’époque du 1er Branchez-vous, les troll a multi-comptes était nombreux, surtout qu’il y avait des articles sur la politique.

    Quand leur commentaires trollant tombaient à plats, certains n’hésitaient pas à se répondre par un autre compte pour faire s’envenimer le débat. Le but n’était pas de s’auto-dénigrer mais de provoquer une réaction des autres. (Le but même du troll).