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Un an de Snowden

Par Mathieu Charlebois – le dans Actualités
Il y a les révélations qu’on aime : «Hey, t’as un morceau de persil entre les dents» ou «Je te le dis, Sophie elle a dit qu’elle te trouvait pas mal cute»… et il y a les révélations d’Edward Snowden, qui nous sont tombées dessus il y a un peu plus d’un an maintenant.

Comment c’était avant?

Il y a 14 mois, si quelqu’un disait Snowden, on le corrigeait : «Tu veux dire Snowdon, la station de métro».

Nous vivions alors dans une douce insouciance, convaincus que le gouvernement n’accumulait pas impunément nos données personnelles. Les grosses entreprises, Google, Microsoft, Facebook et les autres? Bien sûr qu’elles le faisaient, mais c’était pour nous rendre service, c’était pour nous montrer quelques publicités délicieusement ciblées. Comme une pub d’un styliste après la recherche «sandales Crocs» ou une pub de l’institut Louis-Pinel après la recherche «Rocky V était le meilleur de la série».

Le gouvernement sait désormais que je passe plus de temps à ajouter des films à ma liste Netflix qu’à en écouter. Il connaît mon amour très peu raisonnable pour les vidéos d’écureuils. Il sait que j’utilise la fonction Favori de Twitter comme un bouton J’aime. En espionnant le registre de mes téléphones et textos, il sait que je ne parle pas souvent à ma mère.

Protéger nos données personnelles, ça voulait dire de ne pas écrire son mot de passe sur un post-it collé sur l’écran. La photo de moi en bobettes envoyée à Sophie lors d’une soirée aussi arrosée que solitaire? Personne n’allait voir ça. Sauf Sophie, qui ne me parle plus de toute façon.

L’Internet était ce champ de liberté où l’on faisait pousser les fleurs d’une dissidence politique faite majoritairement de partages de jeu-questionnaire de Buzzfeed sur notre compte Facebook. (Moi, je suis une tarte aux fraises. Et vous?)

Puis, est arrivé Edward Snowden, l’homme de qui il ne semble existe que trois ou quatre photos officielles que réutilisent sans fin les médias. Ancien employé de la NSA, il nous a appris que le gouvernement est à l’écoute et récolte des données. Toutes les données.

La prochaine fois que j’oublierai quelle taille de souliers je porte, je n’aurai qu’à contacter la NSA. Ils le savent.

Quel problème la technologie a-t-elle voulu régler?

Difficile à dire, puisqu’on nous cache tout. Parmi les hypothèses :

  • Le monde ne ressemblait pas assez à ce que nous promettaient les univers futuristes des romans d’anticipation comme 1984 ou Le meilleur des mondes. Il était temps de reprendre notre retard.
  • Un fonctionnaire, quelque part, voulait stalker son ex et les choses se sont un peu emballées.
  • Les terroristes. Ils sont partout. Es-tu un terroriste? Non? T’es sûr? Ça te dérangera pas que je fouille dans tes bobettes pour être sûr que t’as pas une bombe dans tes bobettes d’abord. Ça te dérange? ES-TU UN TERRORISTE?!?
  • Le gouvernement peut. Alors il fait.

Comment c’est maintenant?

Le gouvernement américain – et canadien aussi, ne soyons pas naïf – sait tout ce qu’on fait en ligne, au téléphone, par texto, jusqu’à notre pointage au bowling sur Vidéoway. Apparemment, il nous espionne aussi sur World of Warcraft, mais ça, c’était peut-être juste une excuse trouvée par quelques geeks du FBI pour jouer toute la journée.

Le public est déchiré entre la colère de se savoir espionné et l’envie de ne rien changer de ses habitudes parce que, tsé, «ouin pis?»

ricardocuisineQui parmi-vous avez installé Tor? Pas moi. Ça me semble un peu démesuré, simplement pour cacher que je ne sais pas comment faire une béchamel sans aller regarder sur le site de Ricardo.

Le gouvernement sait désormais que je passe plus de temps à ajouter des films à ma liste Netflix qu’à en écouter. Il connaît mon amour très peu raisonnable pour les vidéos d’écureuils. Il sait que j’utilise la fonction Favori de Twitter comme un bouton J’aime. En espionnant le registre de mes téléphones et textos, il sait que je ne parle pas souvent à ma mère.

J’imagine déjà le gars de la NSA regarder mon dossier et tomber dans un coma d’ennui, mais quand même, c’est inquiétant.

J’en entends d’ici dire qu’on capote pour rien, comme des foodies devant une boutique de canelés. «Ben là, qu’ils disent, c’est pas comme si le FBI allait débarquer parce que ma femme a fait des recherches sur les cuiseurs de riz, mon gars sur des sacs à dos et moi sur le marathon de Boston!» Ben oui, ça se peut. C’est même déjà arrivé.

Imaginez : vous faites des recherches sur la «Terre promise» en vue d’un voyage en Israël, sur «Mon ange» parce que vous tripez sur le concept d’ange gardien et sur «Les Boys» parce que vos goûts en cinéma sont douteux? Toc, toc, toc! C’est le FBI qui cogne à votre porte et vous demande si vous ne seriez pas par hasard un fan d’Éric Lapointe. Dites adieu à votre réputation.

Image : Frédéric Guimont
Image : Frédéric Guimont

Je n’ai rien à cacher, mais les révélations de Snowden m’inquiètent quand même parce que j’ai tendance à aimer des choses impopulaires. L’émission Série Noire, le jazz expérimental d’Ornette Coleman, mon cousin Stéphane : ce genre de choses qui ne font pas l’unanimité.

Du coup, je ne serais pas trop surpris de m’intéresser à fond à quelque chose qui pourrait éventuellement être considéré comme du terrorisme. Les Doritos au cheeseburger, par exemple.

Ce jour-là, une alerte sonnera dans les bureaux de la NSA, la photo Instagram de mes doigts oranges, tout juste sortis de l’infâme sac de croustille, apparaîtra sur l’écran d’un agent. Un drone cognera à ma porte et ça en sera fini de moi.

Dans mon dernier souffle, un souffle ayant l’arôme fétide d’un cheeseburger, mais pas tout à fait, je dirai : «Merci, la technologie. Merci beaucoup.»

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