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Apple et Samsung, ou comment enterrer la hâche de guerre dans le dos de son prochain

Par François Dominic Laramée – le dans Actualités
La semaine dernière, Samsung et Apple annonçaient l’abandon de leurs poursuites et contre-poursuites en matière de brevets à l’extérieur des États-Unis. Un geste moins significatif qu’on pourrait le penser.

On osait à peine le croire : après des années de luttes incessantes devant les tribunaux de Corée, d’Australie et d’Europe, Apple et Samsung annonçaient récemment la fin des hostilités.

Toutes les poursuites intentées par l’un des deux plus grands fabricants de téléphones intelligents contre l’autre seraient immédiatement abandonnées, le petit monde de la techno retrouverait enfin la paix, et les petits oiseaux pourraient à nouveau chanter devant les palais de justice sans risquer de se faire assommer à coups de Galaxy Tab ou d’iPhone soudainement interdits par des juges plus ou moins au fait des réalités du 21e siècle.

Mais il y a un os. L’entente ne couvre que les poursuites déposées à l’extérieur des États-Unis.

Ce qui, en gros, équivaut à renoncer solennellement au pétrole des sables bitumineux sauf à celui qui provient de l’Alberta.

Les petits oiseaux pourraient à nouveau chanter devant les palais de justice sans risquer de se faire assommer à coups de Galaxy Tab ou d’iPhone soudainement interdits par des juges plus ou moins au fait des réalités du 21e siècle. Mais l’entente ne couvre que les poursuites déposées à l’extérieur des États-Unis.

Au royaume des avocats, les plaignants sont rois

Au début des années 1990, je lisais régulièrement le magazine Fortune (j’étais jeune et naïf, pardonnez-moi). Un jour, un chroniqueur dont j’ai depuis longtemps oublié le nom a mentionné deux informations que je n’ai jamais oubliées, elles, parce qu’elles m’ont terrifié :

  • Le nombre d’avocats aux États-Unis à ce moment-là était plus élevé que la somme de tous ceux qui avaient sévi dans toute l’histoire de l’humanité, sur la Terre entière, des origines jusqu’à 1970.
  • Il y avait plus d’étudiants dans les facultés de droit américaines que d’avocats en exercice.

Si je me souviens bien, j’avais alors calculé qu’à ce rythme, il ne faudrait que quelques dizaines de générations pour que la totalité de la masse de l’Univers soit formée d’avocats américains.

Heureusement, nous n’en arriverons jamais à cette extrémité, mais l’existence d’une société aussi profondément attachée au litige est loin d’être sans conséquence. Après tout, quand on produit autant d’avocats, il faut bien en faire quelque chose; or, la totalité du travail juridique utile dont une société a besoin ne peut pas absorber de pareilles hordes, et le cannibalisme étant généralement mal vu, il ne reste qu’à inventer des poursuites futiles.

riseofthepatenttroll

Par exemple, les patent trolls sont un phénomène typiquement américain. Ils ne produisent rien, ils ne servent à rien, mais ils parviennent régulièrement à parasiter ceux qui effectuent un travail utile – et surtout, les consommateurs.

Sans un surplus objectif d’avocats, les trolls ne pourraient pas exister. Et pourtant, ils existent, et dans certaines localités ils représentent une portion non négligeable de l’économie. L’émission de radio publique This American Life a notamment déjà visité un édifice à bureaux dans la petite ville de Marshall, au Texas, où tous les espaces loués sont apparemment vides et ne servent que d’adresses-bidon à des trolls basés à New York et à San Francisco. Pourquoi? Notamment parce que les juges et les jurys locaux sont particulièrement généreux envers les plaignants!

De là à penser que la population locale le fait exprès, il n’y a qu’un pas.

Un brevet sur la bêtise

La futilité du système américain de brevets, qui permet de breveter absolument n’importe quoi, ne fait que décupler le problème. Pratiquement chaque semaine, on apprend qu’un comique – ou pire encore, une compagnie qui se prend au sérieux – vient d’obtenir un brevet sur une machine qui viole plusieurs lois de la physique, sur le bâton en bois, ou sur un objet absurde comme la couche pour bébés g-string, une invention aussi désespérément creepy qu’invraisemblable.

On ne le dira jamais assez : le système de brevets a été conçu pour protéger des inventions utiles, originales et pas du tout évidentes contre la piraterie commise par des entreprises aux poches bien garnies. Ce système a malheureusement été détourné au profit de ces mêmes entreprises, qui brevètent n’importe quoi pour empêcher qui que ce soit d’autre d’innover sans leur permission chèrement vendue.

Alors, ce cessez-le-feu?

Ce qui me ramène au vif du sujet, Apple contre Samsung (et vice versa). Le communiqué annonçant la fin des hostilités à l’extérieur des États-Unis est très clair : les poursuites engagées au pays de l’Oncle Sam vont bel et bien suivre leur cours, à moins d’une très improbable seconde entente.

applesamsung

Pourquoi? Parce que c’est là que les poursuites peuvent être les plus lucratives. Il y a plus de brevets dans le système américain. Il y a plus d’avocats que partout ailleurs. Dans bien des régions, les juges sont élus plutôt que d’être choisis pour leur compétence et les jurys accordent régulièrement des montants astronomiques en dommages et intérêts. Et surtout, il y a plus d’argent à gagner en bannissant un produit rival sur le territoire américain. Beaucoup plus.

Dans l’Antiquité, les généraux se donnaient souvent rendez-vous pour livrer bataille à une heure et à un endroit précis. L’entente entre Apple et Samsung n’est même pas une trêve, c’est une affiche promotionnelle pour le combat principal.

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François Dominic Laramée

Après une carrière de 15 ans en conception de jeux vidéo, François Dominic Laramée a succombé à la puissance du Côté Obscur de la Force et est devenu journaliste techno. Il a notamment été chroniqueur et scripteur à l’émission Les Nerdz de Ztélé pendant 8 saisons, a publié 4 livres dont certains ont été traduits en russe et en coréen, et a écrit pour toutes les publications dont les administrateurs ont oublié de lui interdire l'accès à leurs systèmes de gestion de contenu.