Costco a ses barquettes géantes de mesclun qui finissent flétries au fond du frigo. Les télécoms, eux, ont leurs forfaits de données XXL qui dorment au fond de votre facture. Dans une chronique publiée à La Presse, un journaliste racontait payer chaque mois pour 105 Go de données mobiles… tout en n’en utilisant qu’environ 4. Résultat : plus de 90 % de son forfait part littéralement « dans le beurre ».
Cette situation a fait réagir bien des lecteurs, mais elle n’a rien d’exceptionnel. Elle met surtout en lumière un décalage devenu structurel entre ce que les consommateurs croient avoir besoin comme données. Ce que les fournisseurs mettent de l’avant dans leurs offres, et ce que les réseaux sont réellement conçus pour supporter au quotidien.
Des forfaits surdimensionnés par design
Selon les données citées par la chronique et les rapports du CRTC, la consommation moyenne de données mobiles au Canada tourne autour de 10 Go par mois. Pourtant, les plus petits forfaits affichés par les grands fournisseurs nationaux commencent souvent à 50 ou 60 Go, parfois plus.
Autrement dit, une majorité de clients paient chaque mois pour un volume de données qui n’a rien à voir avec leur usage réel. La métaphore de la chroniqueuse de La Presse est parlante : c’est comme acheter un bidon de quatre litres de lait pour faire un cappuccino.
Pourquoi cette dérive ?
Parce que les gros forfaits de données sont devenus un outil marketing avant d’être une réponse rationnelle aux besoins.

Le modèle du buffet : rassurer d’abord, optimiser ensuite (ou jamais)
Nadir Marcos, président-fondateur de PlanHub, compare ce modèle à un buffet à volonté. On met en avant de très gros volumes de données pour donner l’impression d’une bonne affaire et rassurer le client : « Avec 100 ou 150 Go, je suis tranquille, je ne dépasserai jamais ».
Dans les faits, ce modèle repose sur une réalité simple :
- une minorité de “gros mangeurs de données” utilise une part significative de son forfait,
- mais la majorité des abonnés consomme bien en dessous de ce qui est inclus.
Ce décalage entre besoin perçu et usage réel profite mécaniquement aux fournisseurs. Plus l’écart est grand, plus le consommateur finance des gigas qu’il n’utilisera pas.
Très peu de “réserves de gigas” d’un mois à l’autre
Ce qui surprend encore plus, c’est que dans la plupart des cas, ces gigas non utilisés sont simplement… perdus.
Quelques fournisseurs, surtout parmi les plus petits joueurs ou certains MVNO, proposent des options de report de données (data rollover) d’un mois à l’autre. On peut alors se bâtir progressivement une “réserve” de gigas qui servira lors d’un voyage, d’un déménagement ou d’un mois plus chargé.
Mais ces offres restent marginales.
Chez une bonne partie des grands acteurs, la logique reste :
« Utilisez-le ou perdez-le. »
Pourtant, sur le plan économique et écologique, permettre de cumuler ses données aurait du sens :
- côté consommateur, on sent moins l’impression de gaspillage ;
- côté réseau, la consommation se lisse dans le temps au lieu d’encourager la surenchère permanente.
Dans un monde un peu plus vertueux, le report systématique des données non utilisées serait la norme, pas l’exception.
Et si tout le monde utilisait vraiment 100 % de ces données ?
Un point souvent oublié dans cette discussion : les réseaux mobiles ne sont pas dimensionnés pour un scénario où chaque abonné utiliserait totalement son plafond de données, tout le temps.
Les opérateurs conçoivent leurs infrastructures à partir de l’usage moyen, des pics prévisibles (heure de pointe, gros événements, mises à jour logicielles). Et de coefficients de sécurité. Ils partent du principe que :
- une partie des abonnés consomme peu,
- une autre consomme beaucoup,
- et que tout ce beau monde ne sera pas à fond en même temps.
Si, du jour au lendemain, tous les clients décidaient de rentabiliser à 100 % leurs 60, 100 ou 150 Go inclus, la pression sur les antennes, le cœur de réseau et les liens de transport exploserait. On verrait :
- des cellules saturées plus souvent dans les zones denses,
- des débits en chute libre aux heures de pointe,
- et des besoins massifs d’investissement pour suivre la cadence.
Le paradoxe est donc double :
on vend aux clients l’illusion qu’ils peuvent tout utiliser,
mais l’économie du réseau repose sur le fait qu’ils ne le feront pas.
Où sont passés les “petits” forfaits ?
Autre constat de la chronique et des comparateurs de forfaits : pour trouver des offres plus proches des besoins réels, il faut souvent quitter les sentiers battus.
Chez plusieurs grands fournisseurs, les petits forfaits (10, 15 ou 20 Go) ont disparu de la vitrine principale. Ils sont :
- soit réservés à des marques secondaires (flanker brands),
- soit proposés par des fournisseurs virtuels (MVNO) moins connus du grand public,
- soit disponibles seulement sous forme de promotions temporaires ou d’offres “cachées” pour les clients existants.
Ce jeu de vitrine a un effet très concret : l’abonné qui reste fidèle à son fournisseur historique, sans trop magasiner, se retrouve à monter progressivement en gamme de données, parfois sans avis très explicite, tout en conservant plus ou moins la même facture. Il a l’impression de gagner en “confort”, mais il paie surtout pour du potentiel.
Un comparateur indépendant comme PlanHub permet de remettre tout le monde sur la même ligne de départ : grands fournisseurs, marques secondaires et petits joueurs, avec un critère simple à l’écran : combien de données, pour quel prix, et pour quel usage réel.
Vers un forfait unique mobile + internet ?
Si on pousse la réflexion un peu plus loin, l’avenir pourrait ressembler à un seul forfait de connectivité par foyer, qui regrouperait :
- internet fixe à la maison,
- données mobiles pour les appareils du ménage.
Sur le plan technique comme environnemental, l’idée a du sens :
- un seul “bac de données” global à répartir comme on veut,
- moins de redondance dans les forfaits (un gros illimité à la maison + un énorme forfait mobile rarement utilisé),
- des réseaux gérés de façon plus fine, en fonction de la charge globale plutôt que de silos complètement séparés.
Sur le plan commercial, c’est une autre histoire :
fusionner les usages fixe et mobile dans un seul forfait plus simple, plus transparent, risque de réduire certaines marges. C’est un modèle plus logique pour le consommateur… mais moins confortable pour des structures tarifaires complexes qui profitent du flou.
Et dans un monde utopique : remboursés pour les gigas non utilisés ?
On peut pousser le curseur encore plus loin.
Dans un scénario idéal (et assumons-le : pour l’instant utopique), les données non utilisées pourraient :
- soit être reportées automatiquement et sans limite dans le temps ;
- soit se transformer en crédit ou en rabais sur la facture du mois suivant.
Un peu comme un programme de récompenses :
« Vous avez utilisé votre connexion de façon efficace ce mois-ci,
voici quelques dollars de rabais ou quelques gigas de plus en réserve. »
Pour y arriver, il faudrait un changement de logique profond :
passer d’un modèle où l’on maximise la vente de potentiel non utilisé,
à un modèle où l’on récompense l’efficience et la prévisibilité de l’usage.
Nous n’en sommes pas là. Mais le simple fait que ces questions émergent. Réutilisation des données, rapprochement entre internet fixe et mobile, tarification plus transparente. Montre qu’on arrive à une forme de maturité dans le débat sur la connectivité.
Comment reprendre le contrôle sur ses gigas
En attendant le grand soir des forfaits unifiés, il existe quelques réflexes très concrets pour limiter le gaspillage :
- Mesurer son usage réel
Regarder les 6 à 12 derniers mois de consommation dans l’application ou l’espace client de son fournisseur donne une image fidèle de son profil : léger, moyen ou très gourmand. - Comparer forfait inclus et usage moyen
Si l’écart est énorme (par exemple forfait de 100 Go pour un usage de 8 Go), c’est un premier signal qu’une partie de la facture finance des “gigas fantômes”. - Repérer les offres avec report de données
Lorsqu’elles existent, ces options de “réserve de gigas” peuvent rendre un forfait plus intéressant qu’un gros package sans report, à prix equivalent. - Ouvrir le jeu à d’autres marques
Les comparateurs permettent d’afficher sur une même page les offres des grands fournisseurs, de leurs marques secondaires et des petits joueurs. C’est souvent là que réapparaissent des forfaits 10, 15 ou 20 Go à des prix plus cohérents. - Profiter des fenêtres de promo
Les événements comme le Vendredi fou ou les rentrées offrent régulièrement des rabais ciblés. Dans la chronique de La Presse, le journaliste découvre qu’il peut réduire sa facture de 15 $ par mois simplement en changeant de plan chez son fournisseur actuel, grâce à une offre plus récente.
Le débat sur les forfaits surdimensionnés n’oppose pas forcément “gros” et “petits” acteurs, mais deux visions de la connectivité :
- une vision centrée sur le volume théorique, rassurant mais souvent gaspillé ;
- une vision centrée sur l’usage réel, la transparence et, à terme, une meilleure optimisation des réseaux.
Tant que la plupart des abonnés ne connaissent pas leur propre profil de consommation, le modèle du buffet de données restera très confortable pour les fournisseurs. Le jour où plus de monde commencera à mesurer ses gigas comme on mesure ses dépenses, les forfaits mobiles (et peut-être un jour les forfaits unique fixe + mobile) devront revenir à des portions plus humaines.