Branchez-vous

Les Roses, l’IA et l’instinct: rencontre avec Marinette Pichon au cœur du nouveau camp

Dans les nouveaux locaux des Roses de Montréal, Marinette Pichon nous raconte comment un club bâtit sa saison 2 avec la donnée, la vidéo et des outils du quotidien, sans oublier l’essentiel: la relation humaine, l’instinct et le jeu.


Au Centre sportif Bois-de-Boulogne, l’ambiance a ce mélange rare entre calme et tension douce. On attend un match U18 du CF Montréal. Dans le bâtiment, ça s’active déjà: quelques athlètes en salle de musculation, des allées et venues de staff, et cette sensation que le sport ne “dort” jamais, même entre deux échéances.

Après quelques minutes, un responsable des Roses vient me chercher. On traverse vers leurs espaces, et on sent tout de suite le neuf. Nouvelles installations, lumière propre, lieux pensés pour durer. Je découvre une salle d’entraînement fraîchement aménagée, puis un grand salon et une zone repas, un endroit où l’équipe va vraiment vivre au quotidien. Ça respire le renouveau.

On s’assoit face à face dans des fauteuils noirs encore impeccables. Moi avec un fond de café, elle avec une infusion citron-gingembre. Marinette Pichon, ancienne internationale française et aujourd’hui directrice sportive des Roses de Montréal, pilote un chantier immense: structurer un club, recruter, encadrer, développer, et donner une identité claire à la saison 2.

Dans une ville comme Montréal, où l’IA et la data font partie du décor, une question s’impose: comment ces outils entrent-ils dans la réalité du terrain?

La NSL en Bref

La Northern Super League (NSL), c’est la première ligue professionnelle féminine au Canada, avec six clubs fondateurs (Montréal, Ottawa, Toronto, Halifax, Calgary, Vancouver). La saison régulière est suivie de séries et d’un championnat. Les clubs ont aussi des équipes réserves.

Vision et construction du club

Branchez-vous: Pour ouvrir, c’est quoi votre vision des Roses, maintenant que vous vous projetez vers la saison 2?

Marinette Pichon: On a fait le bilan de ce qui a bien fonctionné, de ce qui doit mieux fonctionner. On est contentes de la première saison, on a atteint nos objectifs sportifs, mais aussi dans la mise en place de notre philosophie de jeu et de notre ADN.
La vision, c’est de continuer à s’émanciper, d’ajouter des profils qui vont apporter de la fraîcheur et du dynamisme, notamment offensivement, mais aussi dans l’entrejeu.

BV: Vous avez beaucoup misé sur la jeunesse. C’était un choix assumé?

Marinette Pichon: Oui. Intégrer des jeunes talents, c’est du pluriannuel. Il faut des socles, des joueuses d’expérience, mais aussi former des jeunes qui deviendront les socles de demain.
Notre mission, c’était de se centrer sur le territoire québécois, de faire un clin d’œil à toutes ces jeunes qui sont aux portes du niveau, et leur montrer qu’elles peuvent s’épanouir chez nous. L’an 1 on a supervisé 800 joueuses, l’an 2, beaucoup moins 80. On se stabilise.


Les outils au quotidien, et l’IA “pratique”

BV: Concrètement, vous utilisez quoi au quotidien pour gérer tout ça?

Marinette Pichon: Plusieurs plateformes. On fonctionne avec Outlook. Le staff et les joueuses sont sur MyCoachPro J’utilise aussi une plateforme orientée recrutement, datas et statistiques, Hudl et Statsbomb. Et j’utilise l’IA.
Souvent pour reformuler: je mets mon idée dans un courriel, puis je demande une reformulation. Sur des pistes de réflexion aussi: “dans cette situation, quelles sont les options?”
Et quand je travaille sur des protocoles, des processus, des politiques, je rédige dans mon bloc-notes, puis l’IA me met ça en forme. Il y a un vrai gain de temps.

BV: Vous étiez ouverte à ça depuis longtemps?

Marinette Pichon: Pas forcément. Je voyais surtout le côté “on coupe”. Mais je me suis rendu compte que c’est un outil: il faut quelqu’un derrière, avec une orientation. Parfois, si ça ne va pas où je veux, je dois ajuster, donc ça peut reprendre du temps. Mais globalement, c’est utile.


Mini-lexique techno des Roses

Plateformes de scouting et d’analyse data
Dans le sport pro, beaucoup de clubs s’appuient sur des bases vidéo et statistiques pour le scouting, l’analyse d’adversaire et l’évaluation de performance. Des outils de l’écosystème Hudl (ex: solutions vidéo et bases de données) servent à capturer, analyser et partager des séquences, et à accélérer le recrutement. StatsBomb est un fournisseur de données d’analyse utilisé pour la performance, le recrutement et l’évaluation tactique.

MyCoach Pro est une plateforme et une app utilisées pour collecter des questionnaires (wellness), suivre la charge perçue (RPE) et, selon les cas, importer des données GP. Entre coach, staff et joueuses.

GPS / wearables
Gilets ou ceintures GPS utilisés à l’entraînement pour mesurer distances, vitesses, sprints, charges, et aider le staff à ajuster.

RPE
Le “ressenti d’effort” déclaré par l’athlète après une séance (fatigue, difficulté, parfois douleur), souvent utilisé pour adapter la charge du lendemain.

Recrutement et analyse, la donnée comme filtre

BV: Est-ce que vous utilisez ces outils pour le recrutement et l’analyse?

Marinette Pichon: Oui. On définit des critères très précis selon le poste. Une attaquante, par exemple: est-ce qu’elle rentre avec ballon, combien de fois, à quelle fréquence dans la surface, comment elle joue dos au but, etc.
On donne ces critères à l’analyste, on utilise des plateformes de données sportives, et les joueuses ont accès à leur profil, leurs actions, leurs statistiques, l’accès au RPE, etc. C’est important pour qu’elles deviennent autonomes dans leur progression.

BV: Les joueuses analysent beaucoup?

Marinette Pichon: Souvent, elles sont très méthodiques. Elles regardent déjà leur match, reviennent avec ce qu’elles ont fait de bien, de moins bien, et posent beaucoup de questions. Elles veulent des feedbacks clairs, directs.

Données vs instinct, où est l’équilibre?

BV: Jusqu’où les données influencent vos choix de recrutement? Plutôt data ou feeling?

Marinette Pichon: Je suis pragmatique. Il faut que la joueuse rencontre quasiment 90% de nos critères. Je regarde ratios, pourcentages, courses, zones, duels, tirs… La donnée ne “ment” pas.
Une vidéo de deux minutes peut te faire rêver, parce que c’est compilé. Alors que la régularité, tu la vois dans les chiffres et dans de longues heures de visionnage.
Et il y a le sans-ballon: déplacement, timing, attitude, interaction avec les coéquipières. Une joueuse qui lève les bras à chaque ballon perdu, c’est une info.
On avait une base énorme, puis on affine: beaucoup de profils visionnés, des meetings, des tris successifs.


Charge d’entraînement, GPS et RPE

BV: Est-ce que vous utilisez des capteurs pour gérer la charge et la santé?

Marinette Pichon: Oui, GPS, zones de vitesse, répétitions à pleine vitesse, vitesse modérée, parcours réalisés. Et on a un système de RPE pour sonder la fatigue, l’état psychologique, les douleurs potentielles.
Si, par exemple, sur l’effectif, plusieurs joueuses déclarent un ressenti très élevé la veille, on adapte la séance suivante. On essaie d’être à l’écoute.


Prévention des blessures, protocole et suivi médical

BV: Et sur la prévention des blessures, quelles mesures concrètes?

Marinette Pichon: On a un check-up d’entrée de saison avec des tests obligatoires. Nous, on ajoute aussi des tests pour identifier déséquilibres musculaires, fragilités, etc.
On consolide les résultats, on suit tout au long de la saison, puis bilan de sortie. Au quotidien, il y a un état des lieux fait par le département médical avec un suivi en code couleur: ce qui va, ce qui ne va pas, points de vigilance, charges à adapter.
Ça favorise la communication entre joueuses, staff et médical.

Équipement et spécificités du soccer féminin

BV: L’équipement adapté au soccer féminin, est-ce une priorité?

Marinette Pichon: La première chose qui me vient, c’est les menstruations. L’équipement peut rendre ça compliqué, être à l’aise en pratique sportive. C’est un axe où on pourrait se concentrer davantage.
Pour l’instant, c’est encore très “standard”. Mais je pense que les équipements doivent avoir leur propre ligne de conduite. On fera un point l’année prochaine.

Expérience fan, faire vivre “une journée”

BV: Pour connecter avec les fans, vous misez sur quoi?

Marinette Pichon: La newsletter, déjà. On est reliés au numérique (voir lien a la fin de l’article). On utilise aussi des sondages, on aime recueillir des retours.
Ensuite, il y a tout ce que le stade peut offrir: un écran géant, des loges. L’expérience doit être qualitative. On veut que les gens repartent en se disant: “j’ai vécu une superbe journée”, pas juste “j’ai vu un match”.


Streaming et plateformes, combler l’écart de visibilité

BV: Les outils de streaming et les plateformes numériques, c’est la clé pour réduire l’écart de visibilité du sport féminin?

Marinette Pichon: Oui, c’est une clé. Si tu veux voir du soccer féminin, il faut que ce soit accessible. Il y a la télé, et il y a aussi tout ce qui est diffusion numérique via la ligue et les clubs.
Après, il y a aussi le contenu: aller chercher les gens “dans les coulisses”, raconter ce qu’on ne voit pas sur 90 minutes.
Mais il faut faire attention aussi: si tu montres tout, tu donnes trop d’informations. Donc c’est trouver le bon équilibre: être accessible, mais garder une part de stratégie.


Éthique, instinct et décisions humaines

Suivre un algorithme en plein match?

Branchez-vous: Jusqu’où seriez-vous prête à suivre un algorithme pour des décisions tactiques cruciales en plein match?

Marinette Pichon: Lire le jeu, vivre le jeu… il n’y a rien de tel que la réalité.
L’algorithme peut te donner des tendances, t’aider à te préparer, mais la décision, elle se prend dans le moment. Le terrain te parle. Et ce que tu ressens, ce que tu vois, ça compte.

BV: Vous craignez que l’omniprésence des stats finisse par étouffer l’instinct et l’émotion?

Marinette Pichon: Ça peut, si on tombe dans le contrôle total. Les stats, c’est une aide. Mais il faut garder la liberté, la créativité.
Si tu ne laisses jamais une joueuse oser, tenter, se tromper, tu tues quelque chose. Le risque fait partie du jeu. Et parfois, les meilleurs joueurs, ce sont ceux qui osent l’imprévisible.


La décision que vous ne délègueriez jamais à l’IA

BV: S’il y avait une seule décision purement humaine que vous refuseriez de déléguer à une machine?

Marinette Pichon: La communication. La relation.
Je ne veux jamais déléguer la manière de parler à une joueuse, de lui dire les choses, de gérer un moment humain. L’IA peut aider à préparer, à structurer, mais ce que tu dis, comment tu le dis, quand tu le dis, ça reste humain.

Message aux jeunes joueuses du Québec

“Continuez à travailler. Donnez 100%. Croyez à vos rêves.
Aujourd’hui, il y a une ligue professionnelle ici. Ça veut dire des opportunités, et surtout: tu n’as plus besoin de t’expatrier pour espérer jouer pro.
Nous, on surveille ce qui se fait au niveau 15-17 ans. On veut créer des liens avec les clubs, faire venir des équipes, les immerger, qu’il y ait ce réflexe: ‘il y a les Roses’. Et que ça devienne une référence.”

Ce dont elle est la plus fière

Branchez-vous: Si vous deviez nommer une chose dont vous êtes la plus fière depuis le début du projet?

Marinette Pichon: Avoir construit un département sportif de A à Z, avec les bonnes personnes, les bonnes valeurs, la bonne cohésion.
Créer un projet, une culture de travail, un cadre. C’est exigeant, mais c’est enrichissant. Et quand tu vois que ça prend forme, tu te dis que ça valait le coup.


En quittant les nouvelles installations, je garde cette impression nette: ici, la technologie est un accélérateur, pas un pilote automatique. Les données guident, les outils structurent, l’IA fait gagner du temps… mais au bout, c’est l’humain qui tranche.

Rendez-vous la saison prochaine pour un nouveau “bilan techno”. Et d’ici là, bonne saison aux Roses.

Roses de Montréal : club.rosesmtl.ca
Northern Super League: nsl.ca
Roses, réseaux sociaux : instagram.com/rosesmtlfc/

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