À Châteauguay, Sentinel Advanced Military Solutions développe StarForge, un système de défense mobile réunissant commandement, surveillance, fabrication et réparation de drones. Branchez-vous a rencontré son directeur technologique Edward Zimmermann et visité les installations où les premiers systèmes prennent forme.
Il y a trois imprimantes 3D devant nous.
Il devrait y en avoir quatre.
La quatrième n’a rien de secret. Elle est simplement en maintenance, quelque part derrière nous dans l’atelier, et doit retrouver sa place dans les prochains jours.
Au-dessus du poste de travail, des boîtes de nylon renforcé de fibre de carbone sont rangées sur une tablette. À gauche, des batteries occupent une partie de la paroi. Des câbles disparaissent dans la structure verte du module. Un écran montre les instructions nécessaires à la fabrication d’une pièce.
Tout est compact. Tout semble avoir une place.
Nous sommes à Châteauguay, à l’intérieur de ForgeX, l’une des composantes de StarForge, le système développé par Sentinel Advanced Military Solutions pour amener une petite usine là où une usine ne devrait normalement pas pouvoir se rendre.
Et selon l’entreprise, cette configuration peut produire entre 80 et 100 drones par jour, selon les modèles fabriqués et les conditions d’opération.
Avant le conteneur, l’usine

Pour comprendre StarForge, Edward Zimmermann commence pourtant la visite ailleurs.
Le directeur technologique de Sentinel nous entraîne d’abord dans les installations de CMP Advanced Mechanical Solutions, la société mère de Sentinel.
Le décor change immédiatement d’échelle.
De grandes cellules industrielles occupent les bâtiments. Une imposante installation ArcWorld de Yaskawa côtoie des bras robotisés, des équipements d’usinage, des structures métalliques et des machines fabriquées pour répondre à des besoins très précis.
Certaines installations sont presque assez grandes pour faire oublier les travailleurs qui circulent autour.
Zimmermann s’arrête régulièrement.
Une machine, puis une autre. Il explique ce qu’elle fait, ce que CMP fabrique avec elle, pourquoi elle existe. La visite prévue autour de StarForge devient par moments une visite de l’industrie manufacturière elle-même.
Ce détour est pourtant important.
Sentinel n’est pas une petite entreprise de drones qui aurait dessiné un prototype avant de chercher quelqu’un pour le construire. CMP lui fournit déjà une infrastructure capable de fabriquer, usiner et assembler une partie importante des systèmes qu’elle développe.
C’est cette usine traditionnelle qui se trouve derrière l’usine mobile que nous allons voir quelques minutes plus tard.
Trois opérateurs dans un centre de commandement
Dans un autre bâtiment, encore partiellement en développement, l’échelle change de nouveau.
Cette fois, nous entrons dans les prototypes de Sentinel.
Le premier module porte une inscription blanche sur sa porte verte:
SENTINEL AMS – C2/ISR – 001.
C2 pour Command and Control. ISR pour Intelligence, Surveillance and Reconnaissance.
À l’intérieur, trois postes d’opération occupent presque tout l’espace. Chacun est entouré de grands écrans, d’un ordinateur et des interfaces nécessaires au contrôle et à la supervision des systèmes sans équipage.
Derrière les opérateurs se trouve l’infrastructure informatique.
Ce n’est pas une salle de commandement avec de grandes rangées de bureaux. C’est plutôt sa version compressée, conçue pour être déplacée.
Zimmermann explique que le système peut gérer plusieurs types de plateformes et, selon la configuration, quelques centaines de véhicules sans équipage simultanément.
Des drones à voilure fixe. Des multirotors. Des systèmes hybrides. Même des plateformes terrestres peuvent être intégrées.
L’objectif n’est donc pas de construire un centre uniquement compatible avec « le drone Sentinel ».
En réalité, Sentinel ne cherche même pas vraiment à devenir un fabricant de drones au sens classique du terme.
StarForge n’est pas un drone
C’est probablement la distinction la plus importante.
StarForge est un système de systèmes.
D’un côté, le commandement, la surveillance et les communications permettent de détecter ce qui se passe autour du site et de coordonner les appareils.
De l’autre, ForgeX sert à fabriquer, assembler ou réparer ce dont la mission a besoin.
Et entre les deux se trouve une troisième composante moins spectaculaire visuellement, mais peut-être encore plus importante: le stock numérique.
Plutôt que de transporter toutes les pièces possibles dans un entrepôt, StarForge peut conserver localement des fichiers de fabrication, les instructions nécessaires à leur assemblage et les procédures permettant de reproduire le même résultat d’une installation à l’autre.
Sentinel présente officiellement Star Forge comme un écosystème réunissant fabrication en périphérie, stocks numériques, énergie déployable ainsi que systèmes UAS et contre-UAS. Sentinel
Une petite usine derrière deux portes vertes
ForgeX est plus grand que le premier module.
Lorsque ses panneaux sont ouverts, l’intérieur ressemble moins à un conteneur maritime qu’à un atelier qu’on aurait replié sur lui-même.
La configuration normale comprend quatre imprimantes 3D. Lors de notre visite, trois sont installées. La quatrième est temporairement sortie pour maintenance.
Au-dessus, des boîtes de matériau d’impression (fibre de carbon) attendent leur tour.
À côté se trouvent les systèmes électriques, les batteries, l’informatique et les postes de travail.
Zimmermann s’approche d’un écran et ouvre l’interface utilisée par le système.
Il sélectionne une pièce.
L’opérateur peut obtenir les informations nécessaires, suivre les instructions de fabrication et lancer sa production directement dans le module.
L’intérêt du système devient soudain beaucoup plus simple à comprendre.
StarForge ne sert pas seulement à apporter des drones quelque part.
Il cherche à apporter l’endroit où ils peuvent être fabriqués.
Jusqu’à 100 drones par jour
Dans sa configuration actuelle, Zimmermann nous indique que ForgeX peut produire environ 80 à 100 drones par jour, le résultat variant selon le modèle, la complexité et les conditions d’utilisation.
Ce chiffre ne signifie évidemment pas qu’un drone militaire complet surgit d’une imprimante comme un objet terminé.
Certaines structures et pièces peuvent être produites sur place. Les composants électroniques, moteurs, capteurs et autres éléments doivent également être disponibles puis assemblés.
C’est précisément pour cette raison que l’organisation du conteneur compte autant.
Matériaux, pièces, outils, logiciels, instructions et énergie sont réunis pour transformer la fabrication en processus reproductible plutôt qu’en atelier improvisé.
La différence peut devenir importante lorsqu’un appareil est endommagé.
Zimmermann raconte notamment les discussions tenues avec des militaires américains lors d’essais aux États-Unis. Un drone d’entraînement cassé peut normalement devoir retourner vers son fournisseur avant d’être réparé, avec des délais qui peuvent se compter en semaines ou en mois.
Avec une capacité de fabrication locale, certaines réparations peuvent plutôt être effectuées là où le drone se trouve.
StarForge a déjà fait l’objet d’essais aux États-Unis, mais Zimmermann précise qu’il ne s’agit pas encore d’un système déployé opérationnellement au combat. Sentinel prépare également une nouvelle génération du système. Des essais avec des forces européennes sont envisagés en 2027.
Fonctionner quand Internet ne fonctionne plus
Cette autonomie ne concerne pas seulement les pièces.
Nous demandons à Zimmermann si StarForge dépend d’une connexion satellite ou du cloud.
Non.
Une connexion extérieure permet évidemment de transférer des informations, recevoir de nouveaux fichiers ou synchroniser certaines données. Mais une partie essentielle du système peut fonctionner localement.
Les fichiers du stock numérique peuvent être enregistrés dans StarForge. Les opérateurs peuvent continuer à travailler. Les communications entre certains équipements reposent sur des réseaux conçus pour fonctionner dans des environnements où le brouillage électronique fait partie du problème.
L’idée est assez logique.
Un centre de commandement militaire qui cesse de fonctionner dès que la connexion Internet disparaît ne serait pas un très bon centre de commandement militaire.
Une plateforme plutôt qu’un produit fermé
Sentinel insiste également sur un autre principe: StarForge doit pouvoir travailler avec les technologies des autres.
Une armée possède déjà ses fournisseurs. Un pays peut vouloir utiliser un constructeur local. Un modèle de drone peut être très performant aujourd’hui et beaucoup moins pertinent quelques mois plus tard.
Zimmermann explique que Sentinel pourrait travailler avec un fabricant, adapter son design aux contraintes de ForgeX et intégrer les matériaux ou composants nécessaires au système.
Le drone devient alors une partie interchangeable de l’écosystème.
Sentinel fournit la fabrication.
Le contrôle.
L’intégration.
Et surtout la possibilité de recommencer.
Deux cartes pour une même histoire
À la fin de la visite, nous revenons au bureau de Zimmermann.
Je lui demande ses coordonnées pour pouvoir lui envoyer l’article et récupérer, au besoin, du matériel supplémentaire.
Je repars avec deux cartes.
CMP sur l’une.
Sentinel Advanced Military Solutions sur l’autre.
Deux logos différents qui résument assez bien les deux heures précédentes.
D’un côté, une entreprise habituée aux grandes machines, à l’acier, aux robots industriels et à la production.
De l’autre, une jeune branche qui veut condenser cette expérience dans quelques modules verts capables d’être transportés là où les chaînes d’approvisionnement cessent de fonctionner.
StarForge repose finalement sur cette superposition.
Une usine derrière.
Une autre, beaucoup plus petite, devant.
Et quatre imprimantes à l’intérieur.
Même si, ce jour-là, elles n’étaient encore que trois.