Derrière le symbole Bluetooth se cachent un roi scandinave, deux runes et un nom qui ne devait être que temporaire. Près de trente ans plus tard, cette technologie prépare une nouvelle transformation : localisation précise, clés numériques plus sécurisées, audio partagé et connexions beaucoup plus rapides.
Sur nos téléphones, le bouton Bluetooth est devenu aussi banal que ceux du Wi-Fi ou du mode avion. Pourtant, son nom et son logo nous ramènent directement au Xe siècle.
Et contrairement à une histoire régulièrement répétée sur le Web, les myrtilles ne sont probablement pas responsables de cette « dent bleue ».
Harald à la dent bleu-noir
Bluetooth vient de Blåtand, le surnom du roi Harald Ier de Danemark, plus connu en anglais sous le nom d’Harald Bluetooth.
Harald a régné sur le Danemark à partir d’environ 958 et a également exercé son autorité sur une partie de la Norvège. Il est surtout resté dans l’histoire comme un souverain ayant consolidé différents territoires scandinaves sous une même autorité.
L’origine exacte de son surnom demeure moins certaine. Des chroniques médiévales le rapprochent d’une dent bleuâtre, noircie ou particulièrement sombre. L’histoire voulant qu’Harald ait taché ses dents en mangeant énormément de myrtilles est beaucoup plus récente et ne repose pas sur une preuve historique solide.
Dans le vocabulaire médiéval, le « bleu » pouvait d’ailleurs désigner une couleur très foncée, proche du noir. Il est donc plus prudent de parler d’Harald « à la dent bleu-noir » que d’un roi viking amateur de petits fruits.

Bluetooth devait seulement être un nom de code
La technologie, elle, apparaît bien plus tard dans les laboratoires d’Ericsson.
Au milieu des années 1990, les ingénieurs Jaap Haartsen et Sven Mattisson travaillent sur un système radio à courte portée capable de relier différents appareils sans câble. L’objectif initial est notamment de permettre à un téléphone, un ordinateur et un casque sans fil de communiquer en utilisant peu d’énergie.
Le projet utilise la bande de fréquences de 2,4 GHz, déjà accessible dans une grande partie du monde, avec des techniques permettant de changer rapidement de canal afin de limiter les interférences.
Mais pour que la technologie fonctionne réellement, Ericsson ne peut pas rester seul. Les fabricants de téléphones, d’ordinateurs, de puces et de périphériques doivent adopter un standard commun.
C’est là qu’intervient Jim Kardach, ingénieur chez Intel. Après une discussion avec Sven Mattisson sur l’histoire scandinave, Kardach propose « Bluetooth » comme nom de code. L’analogie fonctionne : Harald avait réuni différents territoires, tandis que la nouvelle technologie devait réunir des appareils et des industries qui utilisaient jusque-là leurs propres systèmes.
Le nom n’était pas censé survivre au développement. Les entreprises envisageaient plutôt RadioWire ou PAN, pour Personal Area Networking. RadioWire n’a pas pu être validé juridiquement à temps, tandis que PAN était déjà beaucoup trop utilisé sur Internet. Le nom temporaire est donc devenu permanent.
Le logo contient les initiales du roi
Le logo Bluetooth poursuit directement cet hommage.
Il combine deux caractères de l’alphabet runique : ᚼ, correspondant au H d’Harald, et ᛒ, associé au B de Blåtand. Les deux runes superposées produisent le symbole anguleux que l’on retrouve aujourd’hui sur des milliards d’appareils.
Autrement dit, chaque fois qu’une personne active le Bluetooth sur son téléphone, elle appuie indirectement sur les initiales d’un roi scandinave mort il y a plus de mille ans.
D’un remplaçant de câble à un standard mondial
En mai 1998, Ericsson, IBM, Intel, Nokia et Toshiba fondent le Bluetooth Special Interest Group, ou Bluetooth SIG. Cette organisation doit développer les spécifications et s’assurer que les appareils de différentes marques puissent fonctionner ensemble.
Les premières versions ne sont pas parfaites. La connexion est parfois lente, la portée limitée et l’appairage assez capricieux. Mais Bluetooth finit progressivement par s’imposer dans les téléphones, les ordinateurs, les voitures, les souris, les claviers et surtout les appareils audio.
Une deuxième transformation débute avec Bluetooth Low Energy, intégré à la norme Bluetooth 4.0. Cette version permet à de petits capteurs, montres, bracelets d’activité, dispositifs médicaux et objets connectés de fonctionner pendant des mois, voire des années, avec une petite batterie.
Selon les prévisions publiées par le Bluetooth SIG, les livraisons annuelles d’appareils Bluetooth devaient dépasser 5,3 milliards d’unités en 2025 et pourraient approcher les 8 milliards en 2029. La croissance provient de plus en plus des appareils Bluetooth Low Energy plutôt que du Bluetooth classique. Source : prévisions du Bluetooth SIG et d’ABI Research.
La prochaine révolution sera peut-être Auracast
Le changement le plus visible pour le public devrait venir de Bluetooth LE Audio et d’Auracast.
Traditionnellement, une source Bluetooth transmet son audio à un appareil ou à un petit groupe d’appareils déjà jumelés. Auracast transforme plutôt la source en petite station de diffusion à laquelle plusieurs récepteurs peuvent se connecter.
Dans un gym, une personne pourrait choisir le son du téléviseur devant son tapis roulant. Dans un aéroport, elle pourrait écouter une annonce directement dans ses écouteurs. Un cinéma, un musée ou une salle de conférence pourrait proposer plusieurs langues et transmettre le son aux appareils auditifs compatibles.
Le Bluetooth SIG travaille maintenant sur une meilleure couverture des grands espaces, la diffusion de davantage de canaux, l’audio spatial, le son multicanal et même des formats haute résolution ou sans perte. Ces projets sont encore en développement et ne seront pas tous disponibles immédiatement. La feuille de route officielle détaille ces travaux.
Votre téléphone pourra mesurer une distance
Bluetooth 6.0 a aussi introduit une fonction appelée Channel Sounding. Elle permet à deux appareils compatibles d’estimer précisément la distance qui les sépare en analysant la phase du signal et son temps d’aller-retour.
Les premières implémentations peuvent atteindre une précision d’environ 20 centimètres. Dans des conditions favorables, la technologie peut effectuer des mesures sur des distances pouvant aller jusqu’à 150 mètres.
Cette fonction pourrait améliorer considérablement les balises de localisation, mais également les clés numériques de voitures, de maisons ou de cadenas. Un système pourrait vérifier qu’un téléphone se trouve réellement à proximité avant de déverrouiller une porte, ce qui compliquerait certaines attaques par relais utilisées pour voler des véhicules.
Les versions 6.2 et 6.3 renforcent encore cette protection et améliorent la précision des mesures.
Du Bluetooth assez rapide pour le jeu et la réalité virtuelle
Bluetooth 6.2 réduit également l’intervalle minimal entre deux communications de 7,5 millisecondes à seulement 375 microsecondes.
Cette amélioration vise les souris et manettes de jeu, les contrôleurs de réalité virtuelle, les stylets professionnels et certains capteurs industriels. Les fabricants pourraient éventuellement offrir des périphériques Bluetooth beaucoup plus réactifs sans imposer un récepteur USB propriétaire.
La norme Bluetooth 6.3, publiée en mai 2026, améliore de son côté la précision de Channel Sounding, réduit certains traitements inutiles et prépare l’architecture à recevoir davantage de fonctions.
Pour la suite, le Bluetooth SIG étudie des débits pouvant atteindre 8 Mbit/s, l’utilisation de bandes de fréquences de 5 et 6 GHz, ainsi que le transport direct de paquets IPv6. Bluetooth pourrait ainsi prendre une place encore plus importante dans les réseaux d’objets connectés et les installations industrielles.
Une version ne garantit pas toutes les fonctions
Il faudra toutefois surveiller davantage les fonctions réellement prises en charge que le numéro imprimé sur une boîte.
Un appareil certifié à partir d’une nouvelle spécification Bluetooth n’intègre pas nécessairement toutes ses nouveautés. Le Bluetooth SIG recommande même aux fabricants de nommer précisément les fonctions compatibles (Auracast, Channel Sounding, LE Audio) plutôt que de simplement annoncer « Bluetooth 6.3 ».
Près de trente ans après sa création, Bluetooth continue donc de remplir la mission imaginée par ses concepteurs : faire communiquer des appareils très différents dans un langage commun. Harald Blåtand avait inspiré son nom parce qu’il symbolisait l’unification. Avec des milliards d’appareils compatibles, la comparaison paraît aujourd’hui presque prophétique.