La grande mode de la détox du Web

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Les thérapies de détoxification censées éliminer des substances toxiques de notre organisme ont la côte depuis quelques années déjà dans les revues féminines.

Fonctionnant sur des arguments empruntant plus à un certain imaginaire irrationnel du corps qu’à la médecine, ces techniques prétendent purger et nettoyer le corps des toxines que la vie moderne nous contraint d’avaler.

Depuis quelques mois, cette lubie sanitaire semble s’être déplacée dans l’univers des réseaux sociaux, les salles de rédaction et chez les journalistes techno. Se sentant malades du Web et de ses hautes toxicités sociales et mentales, plusieurs auteurs ont tenté de se retirer de la Toile pendant plusieurs mois.

Comme pour la détox alimentaire et sanitaire, la détox du Web nous place dans le registre à la fois médical, mystique et spirituel de la toxicomanie. L’hyperconnexion serait un état existentiel nouveau, définissant un nouvel «être réseau», une conscience externalisée totalement tournée vers l’autre, qui se dissous de l’intérieur. Dans ce contexte, la déconnexion permettrait un retour vers un vrai soi authentique.

La mode a commencé avec le blogueur compulsif et hacker invétéré Thierry Crouzet qui en 2011 a déconnecté pendant 6 mois d’Internet, après 20 ans d’immersion dans les réseaux. Il en a tiré un livre intitulé J’ai débranché, comment revivre sans Internet après une overdose. L’ouvrage rend compte de son retrait existentialiste loin des turpitudes du monde connecté, là où on peut se concentrer pour écrire de vrais livres papier.

En mai dernier, c’est le journaliste Paul Miller de l’excellent magazine techno The Verge, qui a lui reconduit l’expérience pendant un an cette fois pour en tirer l’article I’m still here; back online after a year without the Internet. L’article a connu un succès colossal et a été partagé 115 mille fois sur Facebook et 14 mille fois sur Twitter.

Le mois dernier, dans le cadre du cours «Médias et nouvelles technologies», le professeur André H. Caron de l’Université de Montréal a demandé à ses élèves de passer 10 jours sans courriels, Facebook, Instagram, Twitter et téléphone mobile. Cette expérience a elle aussi son lot de réactions et d’anecdotes… mais aussi de prises de conscience.

Mais une question se pose : pourquoi un tel engouement social pour les pratiques de décrochage et de détox du Web?

Les raisons de la fuite

Quand on lit le livre de Thierry Crouzet et l’article de Paul Miller, on constate que leurs motivations sont sensiblement similaires. D’une part, tous deux voulaient échapper au flux ininterrompu de la communication et de son stress, fuir cette sensation malsaine de se sentit comme un hamster qui court dans sa roue, pour rien. Crouzet et Miller voulaient aussi disparaître du Net pour se sevrer et se redécouvrir intimement loin des contacts permanents. Paul Miller explique ainsi qu’il s’agissait pour lui de redécouvrir le vrai Paul…

Comme pour la détox alimentaire et sanitaire, la détox du Web nous place dans le registre à la fois médical de la toxicomanie (le sevrage), mystique (l’isolement du mennonite sur son rocher dans le désert) et spirituel (la redécouverte du vrai moi). L’hyperconnexion serait un état existentiel nouveau, définissant un nouvel «être réseau», une conscience externalisée totalement tournée vers l’autre (le moi extro déterminé de David Riesman), qui se dissous de l’intérieur. Dans ce contexte, la déconnexion permettrait un retour vers un vrai soi authentique.

Que racontent ces expériences de déconnexion? Crouzet et Miller relatent les états par lesquels ils sont passés et comment leur vie a évolué dans cette quête de soi. Pour Paul Miller, les premiers mois ont été extatiques, notamment parce qu’il ne ressentait plus la pression d’Internet. Thierry Crouzet explique aussi le bonheur qu’il a ressenti à ne plus vivre dans l’instantanéité, à laisser les choses arriver et redécouvrir les choses simples, comme son jardin et le paysage qui l’entoure. Romantique disiez-vous?

Après la période d’extase, Miller réalise toutefois qu’il s’enfonce progressivement dans une situation de «repli social». Il se rend compte qu’il faut dorénavant faire davantage d’efforts pour rencontrer des gens sans Internet.

Miller et Crouzet affirment aussi avoir connu des moments de production intenses notamment littéraires. Tous deux se levaient le matin pour écrire, puis lisaient en après midi. Miller s’est surpris à replonger dans des livres qu’on ne lit plus comme l’Odyssée d’Homère.

Après la période d’extase, Miller réalise toutefois qu’il s’enfonce progressivement dans une situation de «repli social». Il se rend compte qu’il faut dorénavant faire davantage d’efforts pour rencontrer des gens sans Internet. Ce repli le conduit doucement à l’exclusion puisqu’il passera une bonne partie de l’année à s’ennuyer loin de ses amis, de sa famille, sur son divan à jouer aux jeux vidéo.

Miller pensait que l’Internet était un état non naturel pour les humains, il avoue s’être trompé.

Paul Miller avoue avoir découvert quelque chose d’encore plus fondamental : même si tu essaies d’ignorer le Web, le Web lui ne t’ignore pas. Tes amis continuent à téléverser des photos de toi sur Facebook, des articles sur ton exil d’Internet continuent à être échangés, etc.

Une expérience puritaine : le mal est dans le réseau

Il y a quelque chose de très puritain dans ces expériences de déconnexion, puritain et technophobe. Le vocabulaire religieux du péché et de la tentation est d’ailleurs souvent employé. Paul Miller écrit qu’il pensait qu’Internet corrompait son âme alors que Thierry Crouzet avoue avoir voulu imiter les sages qui s’isolent quelque temps dans le désert pour retrouver un temps long dont il a perdu l’usage. Face à cette corruption du virtuel et réseau sur notre sainte âme, le repli dans une vie monastique semble aujourd’hui être une solution radicale, mais bonne.

Il est peut-être temps d’abandonner cette croyance qui soutient qu’il existerait une distinction claire entre le monde numérique et le monde réel et que nous devrions abandonner complètement l’un pour vivre pleinement le second. Le sociologue Nathan Jurgenson appelle ce faux manichéisme le «dualisme numérique», il le définit comme la croyance en une séparation objective de la vie en ligne et hors ligne.

Pour Nathan Jurgenson, ces deux réalités sont profondément entremêlées et ne font qu’une. Pourquoi? Parce que la révolution Internet avale tout sur son passage : tous les médias convergent vers Internet (le téléphone, le courrier, la télévision, la radio, les magazines) ce qui n’en fait plus un monde à part.

Avec les appareils mobiles aussi, on ne fait plus la différence entre être en ligne et ne pas l’être. Quand on utilise un téléphone Android, on ne se dit pas «je suis dans le monde virtuel». Si notre quotidien est traversé par ses technologies, alors le dualisme numérique doit être remis en question. Ce à quoi on est confronté aujourd’hui est une copénétration permanente entre les technologies, les espaces et les corps.

La fausse opposition entre le réel et le virtuel est d’ailleurs le sujet du livre du philosophe Stephane Vial intitulé l’Être et l’écran (belle référence à Heidegger) qui montre, d’un point de vue phénoménologique, comment cette opposition est complètement factice. Écoutez le parler de son texte à l’émission La place de la Toile sur France Culture. Fascinant!

  • Benoit Vendette

    Bonjour,

    Je trouve votre article super intéressant, j’ai toujours pensé que les concept de détox du web était un peut bancal.

    Probablement que certaines personnes qui ont un certain problème dans leur vie trouve un bouc émissaire plus simple à pointer du doigt que de se poser la question, quel est l’origine de mon mal être, ce qui demande un plus grand effort.

    Le Web c’est un outil qui est utile, nous l’utilisons comme nous voulons. Si une personne s’ennuis et se sert du Web perdre sont temps c’est correct, mais l’origine de la perte de temps ne sera pas le Web, raisonnement post hoc.

    Je trouve judicieux de faire des liens avec le site des sceptique, il devrait être utilisé plus souvent comme source.

  • Eko

    Bien tenté mais le titre du livre est bien plus probablement une référence à L’être et le néant de Sartre qu’à Être et temps de Heidegger, un sociologue ne pourra définitivement jamais se faire philosophe…jamais.