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Trahison gouvernementale : devons-nous sauver Internet?

Par Benoît Gagnon – le dans Actualités
Un éditorial-choc de Bruce Schneier vient replacer la question de la surveillance sur Internet dans une dynamique de confrontation entre les ingénieurs et les agents de contrôle. Est-ce que la réalité est si simple?

Dans sa chronique du 5 septembre dernier, Bruce Schneier, un des bonzes de la sécurité aux États-Unis, affirme que les gouvernements et les compagnies derrière Internet tel qu’on le connaît aujourd’hui ont brisé le contrat social reliant les usagers des technologies et les fournisseurs de technologies. De par la surveillance globale instaurée de manière collusoire par les services de renseignement et certains géants des technologies, les citoyens se retrouvent maintenant aux prises avec un réseau informatique qui cache en son sein un instrument de surveillance de masse.

Si l’éditorial de Schneier est louable et que son appel à l’éthique apparaît de toute évidence on ne peut plus sincère, son approche mériterait d’être peaufinée.

Suite à ce constat, il fait un appel à la communauté des ingénieurs et leur demande non seulement de dénoncer la situation, mais aussi de résister et de réinventer Internet, afin de rendre le monitorage systématique obsolète.

Si l’éditorial de Schneier est louable et que son appel à l’éthique apparaît de toute évidence on ne peut plus sincère, son approche mériterait d’être peaufinée. En effet, en sortant de sa méthodologie habituelle basée sur une rationalité exemplaire, l’expert en sécurité avance un argumentaire construit sur une vision un peu trop optimiste, voire joviale.

Les ingénieurs, des victimes?

Premièrement, Schneier positionne la communauté des ingénieurs comme étant une véritable victime de la surveillance globale imposée par les gouvernements. Il dépeint la situation actuelle comme étant le simple résultat d’une manigance entre le gouvernement et des entreprises; un véritable «complot» qui se serait fomenté à l’insu des ingénieurs qui croyaient aux valeurs fondamentales véhiculées par un Internet libre. La communauté des ingénieurs serait donc les victimes d’un système politique et se retrouve devant ce fait accompli.

Or, il est important de se rappeler une chose : ce sont les mêmes ingénieurs qui ont construit ce panoptique électronique; ils sont des agents du système actuel, pas simplement des acteurs. Sans eux, il ne serait pas possible d’en arriver à avoir de tels systèmes. Bref, si Schneier présente la situation de manière manichéenne, nous faisons plutôt face à une zone ayant différentes teintes de gris.

La question de l’efficacité comme véritable

Second point, mais non le moindre, Schneier escamote un élément qui me semble de la plus haute importance : est-ce efficace? Est-ce que la surveillance globale, telle qu’on la voit aux États-Unis et dans différents États se positionnant comme étant des «démocraties autoritaires», est réellement efficace et efficiente pour assurer la sécurité et contrôler la criminalité? La réponse est non. Dans les faits, c’est un gaspillage éhonté de ressources.

eagle300Rappelons deux choses. Tout d’abord, la criminalité est un phénomène social qui, en soi, est relativement marginal s’il est bien contrôlé. Oui, il y a toujours des individus et des groupes qui tentent de profiter de failles dans le système et qui veulent faire régner le chaos. Toutefois, ces gens sont minoritaires.

Par conséquent, est-ce réellement efficace et efficient de surveiller de manière globale une population en entier pour s’attaquer à une minorité d’individus?

Non.

Cela est d’autant plus vrai quand on discute de terrorisme. Si on analyse le terrorisme comme un phénomène de délinquance – on pourrait l’appeler de la criminalité à saveur politique – nous entrons dans une catégorie de crime qui est une exception. Suivant ce raisonnement, c’est donc une infime partie d’un phénomène plutôt marginal, soit la criminalité. Dans cette perspective, la surveillance globale apparaît d’autant plus inefficace.

Il faut ensuite se rappeler que plus il y a de données amassées par un service de renseignement, plus ce dernier doit posséder des moyens pour les analyser et les rendre intelligibles. Les analystes en renseignement doivent être capables de rendre intelligible cette masse informe d’informations pour un preneur de décision impliqué dans la sécurité. Ainsi, ce n’est pas parce que vous obtenez des conversations sur le second voisin d’une personne suspectée de terrorisme que cela sera pertinent à la prise de décision.

À partir de ce constat, il faut en conclure que les services de renseignement doivent étayer leurs produits en exploitant une somme ridicule de données complètement inutiles. Le processus de filtrage est tel que cela représente un gaspillage éhonté de temps et d’argent.

C’est d’ailleurs probablement dans cette veine que le combat de Bruce Schneier devrait s’insérer. Car, avouons-le, l’éthique n’est jamais très populaire, et ce, même si cela touche nos valeurs fondamentales. Par contre, aborder le sujet des taxes que les citoyens doivent payer, et démontrer qu’il y a un gaspillage global qui est effectué par les gouvernements et les entreprises, et vous avez entre les mains un cheval de bataille bien fougueux.

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Benoît Gagnon

Benoît Gagnon est directeur, cybersurveillance et sécurité de l’information pour le Corps canadien des Commissionnaires du Québec et ancien membre des services de renseignement criminels. Il est également membre de Crypto.Québec. Il a prononcé plus de 150 conférences liées à la sécurité et est souvent appelé à commenter l’actualité de sécurité dans les médias.