Sortir les terroristes du Web ouvert? Une fausse bonne idée

Vers le Darknet

Exclusif

Évacuer les activités terroristes du Web peut paraître une bonne idée en théorie, mais en pratique, la situation est toute autre. Essayons de comprendre pourquoi.

Cette semaine on apprenait que Google allait tenter de limiter les activités de Dæch sur le Web dit «ouvert». Il faut dire que Google est une pierre angulaire du trafic web et que cela fait plusieurs années que la compagnie accompagne les autorités de sécurité dans leur lutte contre la criminalité et la fraude. Elle a donc déjà une bonne expérience dans le blocage de sites jugés comme étant dangereux. Expérience qui serait donc passablement utile dans la lutte contre le discours propagandiste présent sur différents sites web et dans les réseaux sociaux.

La stratégie qui sera probablement mise en place par Google est l’élaboration d’outils automatisés de détection et de contrôle des activités jugées douteuses. Si cela peut être perçu comme étant une excellente initiative, il faut tout de même mettre quelques bémols sur cette avenue. Ce n’est assurément pas une panacée.

La réalité par rapport à la propagande en ligne

La simple présence d’un discours radical sur Internet n’est pas suffisante pour pousser quelqu’un à vouloir joindre les gens d’une organisation comme Dæch.

Le premier élément qu’il faut tout d’abord mettre en perspective par rapport aux activités terroristes en ligne, c’est que la radicalisation d’un individu ne se fait pas simplement par Internet. En fait, il faut comprendre que toute une série d’éléments doit être présente pour qu’un individu finisse par se radicaliser – déconnexion avec le discours social ambiant, prédispositions psychologiques, etc. La simple présence d’un discours radical sur Internet n’est pas suffisante pour pousser quelqu’un à vouloir joindre les gens d’une organisation comme Dæch.

Il est donc nécessaire de remettre en perspective la «puissance» du discours de propagande de l’organisation et comprendre que le tout a des racines bien plus profondes qui sont symptomatiques d’une problématique complexe. Ainsi, même si ce discours n’était pas présent en ligne, cela ne signifierait pas non plus la fin du terrorisme. Ce n’est pas une solution miracle.

Le déplacement de l’activité terroriste en ligne

Le dur constat qu’il faut faire par rapport à la présence de la propagande en ligne des djihadistes, c’est qu’ils ont compris comment le tout fonctionne. Il ne faut pas se leurrer, les grands services comme Twitter et Facebook ferment systématiquement les comptes qui sont considérés comme douteux. Sauf que les individus motivés à pousser de la propagande continuent à le faire en ouvrant constamment de nouveaux comptes. C’est donc le jeu du chat et de la souris. Même si Google se joint à la partie, ce cercle vicieux demeurera.

Autre élément à considérer : la lutte contre Dæch dans le Web ouvert risque de créer une consolidation des activités de propagande. En effet, un regard sur le fonctionnement de la propagande de l’organisation démontre qu’il y a des activités centrales et des activités périphériques. Les activités périphériques sont surtout présentes sur le Web ouvert. Les activités centrales, elles, sont présentes sur le Darknet, principalement sur TOR et I2P. Or, pousser les activités périphériques en dehors du Web ouvert aura peut-être pour effet de les déplacer vers le Darknet. Considérant que le Darknet a pour principe l’anonymisation et le chiffrement des communications, cela ne simplifiera assurément pas la tâche des agences de sécurité impliquées dans la lutte contre le terrorisme. 

Une autre preuve de ce genre de déplacement se manifeste par le fait que les membres de Dæch sont de moins en moins dépendants des logiciels grands publics pour fonctionner. Certes, si certains membres de Dæch veulent toujours se faire voir sur les réseaux sociaux, ils auront désormais les moyens de fonctionner en dehors des réseaux traditionnels. Dæch s’est en effet doté d’une application de messagerie chiffrée permettant aux membres de l’organisation de discuter entre eux, sans craindre une surveillance par les développeurs de l’application ni par le truchement des autorités de sécurité.

L’échec du contre-discours

De manière plus globale, ce qui est malheureux de constater, c’est qu’il s’agit plus ou moins d’un aveu d’échec de la part des autorités en matière de contre-discours. En effet, le constat qu’il faut faire, c’est que le discours de Dæch attire de toute évidence certains individus et que la création d’un contre-discours semble une cause perdue. Pourquoi? Deux raisons sont probablement à souligner, soit le contenant et le contenu.

En ce qui concerne le contenant, il est intéressant de constater que la machine de communication de Dæch est construite de manière à exploiter de façon très efficace des référents culturels populaires présents dans les jeux vidéo, les films et les séries télévisées – ironiquement, ce sont des références en grande partie issues de l’approche occidentale. Dans tous les cas, c’est efficace et ça frappe l’imaginaire.

Pour ce qui est du contenu, il faut comprendre que l’organisation propose un «projet de société» à grande échelle qui peut attirer dans son sillage certaines personnes ayant un conflit de valeur avec la société dans laquelle ils vivent. La solution à apporter à ce genre de problématique n’est pas simple, mais elle est surtout sociopolitique. Dans cette perspective, pelleter le problème dans le champ sécuritaire n’apportera jamais de solution à long terme.

La semaine prochaine, je reviendrai sur la question de l’automatisation de la lutte au discours terroriste : un projet qui est voué à l’échec.

  • Laurence Tite Menthe

    Bof, je suis pas convaincu du video de Quartz par rapport à « l’emprunt » occidental, on peut retrouver ce genre de référence populaire dans la culture japonaise (et coréenne). Juste à remplacer
    Hunger Games par Battle Royale (des jeunes qui s’entretuent)
    Call of Duty par Metal Gear Solid 2 (vu Iron Sight)
    Grand Theft Auto par les films Yakuza de Beat Takashi (« drive by shooting »)
    etc.