Pendant dix jours dans la région de Suzhou et Shanghai, à l’occasion d’une Coupe du monde scolaire de football, j’ai découvert une Chine où les voitures électriques, les métros gigantesques et les super-applications font déjà partie du quotidien. Entre modernité technologique et traditions millénaires, voici ce qui m’a frappé sur le terrain, au-delà des images et des idées que l’on se fait du pays.
Il m’a fallu rentrer à Montréal pour réaliser l’une des choses qui m’avaient le plus marqué.
En sortant de l’autobus qui me ramenait de l’aéroport, une odeur familière m’est remontée aux narines : celle des gaz d’échappement.
Pendant près de dix jours, je l’avais presque oubliée.
J’étais en Chine du 16 au 26 octobre 2026, dans la région de Suzhou, près de Shanghai, pour accompagner la sélection scolaire haïtienne à la Coupe du monde scolaire de football de l’ISF. J’y occupais des fonctions d’entraîneur et de responsable vidéo.
Je n’étais donc pas parti pour réaliser un reportage technologique. Pourtant, entre deux matchs, les déplacements, les visites et les rencontres, j’ai découvert une région où certaines technologies que nous considérons encore comme celles de demain sont déjà intégrées au quotidien.
Et contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce ne sont pas les gadgets futuristes qui m’ont le plus impressionné.
C’est la façon dont tout semble fonctionner ensemble.

Une région de près de 38 millions d’habitants
Pour comprendre ce qui se passe autour de Suzhou et Shanghai, il faut d’abord changer d’échelle.
Les deux villes sont séparées d’une centaine de kilomètres, une distance qui évoque approximativement un trajet entre Montréal et Trois-Rivières. Mais la comparaison s’arrête rapidement.
Suzhou compte environ 13 millions d’habitants et Shanghai près de 25 millions. À elles seules, les deux agglomérations administratives rassemblent donc près de 38 millions de personnes, sans compter les autres grandes villes de cette région économique du delta du Yangtsé (123 Millions).
Dès l’arrivée, le paysage donne une impression de démesure.
Des autoroutes surélevées s’étendent sur des kilomètres, parfois sur plusieurs niveaux. En dessous, de grandes avenues traversent des quartiers résidentiels gigantesques. À l’horizon, des gratte-ciel se succèdent, entrecoupés de nouveaux ensembles immobiliers et de zones commerciales.
Certains quartiers sont composés de dizaines de tours résidentielles de 30 ou 40 étages, construites selon des modèles presque identiques.
Au pied de ces ensembles, on retrouve des commerces, des restaurants, des services et des accès aux transports collectifs.
Il m’est arrivé de regarder au loin une concentration de tours en pensant apercevoir un nouveau centre-ville. Ce n’était parfois qu’un autre quartier résidentiel.
Ce qui frappe également, c’est l’état des infrastructures dans les secteurs que nous avons traversés. Des chaussées bien entretenues, des espaces publics propres, des aménagements paysagers soignés et une organisation routière pensée pour absorber une circulation considérable.
Et les travaux continuent.
Métro, trains et autoroutes : une mobilité à une autre échelle
Le réseau de transport collectif de Suzhou mérite à lui seul qu’on s’y attarde.
Selon les statistiques municipales, à la fin de 2025, la ville disposait de 392 kilomètres de transports urbains sur rails, tramways compris, ainsi que de près de 4 900 autobus répartis sur plus de 800 lignes.
Pour donner une idée de l’échelle, le métro de Montréal s’étend sur environ 71 kilomètres. Les deux réseaux ne sont pas directement comparables puisque les chiffres de Suzhou incluent également les tramways, mais l’écart reste impressionnant.
Depuis 2023, une correspondance entre la ligne 11 de Suzhou et celle du métro de Shanghai permet même de passer d’un réseau à l’autre.
À cela s’ajoutent les trains à grande vitesse, les autobus et les services de voitures avec chauffeur.
Cette interconnexion change la perception des distances. Des quartiers résidentiels situés loin des centres historiques restent reliés aux grands pôles économiques par plusieurs moyens de transport.
Pour quelqu’un habitué au réseau montréalais, c’est une autre manière d’imaginer les déplacements dans une immense région urbaine.
Et ce n’est pas terminé : de nouvelles infrastructures ferroviaires et routières étaient encore en construction lors de mon passage.

L’électrification : la révolution la plus silencieuse
C’est probablement l’aspect qui m’a le plus surpris.
La circulation est dense, parfois même très dense. Pourtant, le bruit des moteurs est étonnamment discret.
Voitures, scooters, autobus : les véhicules électriques sont partout dans les secteurs que j’ai visités.
Pendant mon séjour, je n’ai pratiquement pas remarqué de stations-service. Ce n’est évidemment pas qu’elles ont disparu, mais elles ne semblaient plus occuper la même place dans le paysage quotidien.
Et surtout, il y avait beaucoup moins de ces odeurs d’échappement auxquelles nous sommes habitués dans nos villes.
J’ai eu l’impression d’évoluer dans un environnement où la transition vers les transports électriques était déjà très avancée.
La transition n’est pas terminée, mais elle est suffisamment avancée pour être perceptible dans le paysage sonore et l’expérience quotidienne, particulièrement dans les quartiers modernes.
C’est ce contraste qui m’a marqué à mon retour au Canada.
Pour la première fois, j’ai vraiment eu l’impression de voir à quoi pourrait ressembler notre quotidien dans cinq ou dix ans.
Non pas parce que la Chine vivrait littéralement dans le futur, mais parce que certaines transformations technologiques y sont déjà visibles à grande échelle.

En Chine, le portefeuille a presque disparu du quotidien
L’autre révolution se trouve directement dans la poche.
Pendant dix jours, je n’ai pas utilisé une seule pièce ni un seul billet.
Pas besoin.
Tout passait par mon téléphone, principalement grâce à Alipay.
Avant de partir, j’avais installé l’application et enregistré deux cartes bancaires canadiennes, une carte de crédit et une carte débit-crédit. Les deux ont fonctionné pendant mon séjour.
Le principe est simple : on scanne le code QR du commerçant ou on présente son propre code. Le paiement s’effectue en quelques secondes.
Dans les restaurants locaux, les petites boutiques et les commerces de proximité, cette méthode est omniprésente. Les cartes bancaires étrangères ne sont pas toujours acceptées directement, contrairement aux grands hôtels et aux centres commerciaux.
L’argent liquide reste accepté en Chine, mais dans mon expérience, il était devenu pratiquement inutile.
Il faut toutefois préparer son voyage. L’installation et la vérification de ces applications peuvent nécessiter un numéro de téléphone fonctionnel, et les frais varient selon les transactions et les cartes utilisées.
Pour les voyageurs, mieux vaut tout configurer avant le départ.
Mais ce qui m’a véritablement impressionné avec Alipay, c’est que le paiement n’est qu’une petite partie de son univers.

Alipay : quand une seule application remplace une dizaine de services
Imaginez une application qui regroupe les paiements, les réservations d’hôtel, les billets de train, les trajets en voiture, les commandes de repas et une multitude d’autres services.
C’est en grande partie ce que propose Alipay grâce à son écosystème de services intégrés et de mini-applications.
On pourrait comparer cela à un regroupement de plusieurs fonctions que nous utilisons séparément avec Uber, nos applications bancaires, les plateformes de livraison et les agences de voyages.
Tout ne passe pas nécessairement par Alipay, bien sûr, mais l’expérience donne une impression de centralisation.
Un autre avantage important : l’application propose une interface en anglais.
Ce détail prend toute son importance lorsqu’on réalise que relativement peu de personnes rencontrées à Suzhou parlaient anglais.
Pour notre délégation, nous avions heureusement deux interprètes qui nous accompagnaient. Une enseignante de Suzhou, Yulia, et un étudiant de 21 ans qui poursuivait ses études universitaires en français.
Mais en dehors de leur présence, les applications de traduction ont souvent permis de communiquer sans trop de difficultés avec les commerçants et les habitants.
Il ne s’agissait pas de conversations parfaitement fluides, mais c’était suffisant pour commander un repas, demander des renseignements ou simplement échanger quelques mots.
La technologie ne remplace pas l’apprentissage d’une langue. Elle permet néanmoins de franchir des barrières qui auraient été plus difficiles à surmonter il y a seulement quelques années.

Un écosystème numérique presque parallèle au nôtre
Autre particularité importante : la Chine possède son propre univers d’applications numériques.
Si nous utilisons WhatsApp, Instagram, TikTok ou Google, les consommateurs chinois disposent d’un écosystème différent.
WeChat est probablement l’un des exemples les plus connus. L’application permet de communiquer, de partager des contenus, de passer des appels et d’effectuer des paiements.
Douyin, de son côté, constitue la version chinoise de l’expérience TikTok, avec une plateforme distincte et son propre catalogue de contenus.
On retrouve également Weibo, Xiaohongshu et Bilibili, entre autres.
Les grandes plateformes occidentales comme YouTube, Facebook, Instagram et plusieurs services Google ne sont généralement pas accessibles depuis les connexions Internet locales ordinaires.
Pour un voyageur, cela signifie qu’il faut anticiper ses besoins numériques. Certaines eSIM internationales permettent de continuer à utiliser les services habituels grâce à un acheminement des données à l’extérieur du pays.
C’est d’ailleurs la solution que j’avais privilégiée. Merci Simbud !
Mais au-delà de cette différence, ce qui est particulièrement intéressant, c’est le développement d’un marché numérique domestique capable de proposer une grande variété de services à des centaines de millions d’utilisateurs.
Selon les statistiques municipales de Suzhou, la ville comptait notamment 14,8 millions d’abonnements mobiles 5G à la fin de 2025, pour environ 20,8 millions d’abonnements mobiles au total.
Magasiner en Chine : un marché local à découvrir
Cette différence se retrouve aussi dans le commerce électronique.
Nous connaissons AliExpress et Alibaba, mais le marché chinois fonctionne largement avec d’autres plateformes, notamment Taobao, Tmall et 1688.
Certaines s’adressent directement aux consommateurs, tandis que d’autres sont davantage orientées vers les professionnels et l’approvisionnement commercial.
Les prix peuvent être très intéressants, particulièrement pour les produits de marques chinoises.
Durant mon séjour, j’ai remarqué que la nourriture, les vêtements et plusieurs biens essentiels étaient souvent beaucoup moins chers qu’au Canada.
Même constat dans les restaurants traditionnels, où les repas pouvaient être copieux et relativement abordables.
Les fruits et légumes que j’ai goûtés étaient également de bonne qualité. Et malgré plusieurs expériences culinaires dans des restaurants locaux, des établissements de grillades et des petits commerces, je n’ai connu aucun problème digestif.
Il fallait simplement faire attention aux épices : en Chine, un plat annoncé comme moyennement épicé peut réserver quelques surprises !
Dans les immenses centres commerciaux, la situation est toutefois différente.
On retrouve Adidas, Nike, Chanel et une multitude d’autres marques internationales, avec des prix parfois similaires à ceux du Canada. Certains achats peuvent donner droit à un remboursement de taxes pour les touristes, sous conditions.
La différence devient surtout intéressante lorsqu’on s’oriente vers les marques et les circuits commerciaux locaux.
Cette capacité de production et de distribution s’est également manifestée pendant notre tournoi.
Plusieurs représentants d’entreprises sont venus discuter avec les délégations de matériel sportif, d’uniformes et d’équipements d’entraînement.
La délégation haïtienne a même bénéficié d’un don de matériel de la part de la Fédération chinoise de football : ballons, uniformes et divers équipements d’entraînement.
Une autre démonstration, très concrète, des possibilités d’échanges entre organisations sportives et entreprises.

Entre gratte-ciel et temples millénaires
Il serait toutefois réducteur de présenter Suzhou uniquement comme une immense ville technologique.
C’est aussi une ville historique, connue pour ses canaux, ses temples anciens et ses jardins traditionnels.
À quelques kilomètres des quartiers modernes, on peut se retrouver dans des espaces où le silence, les pierres, les arbres et les bassins occupent toute la place.
Plusieurs jardins classiques de Suzhou figurent d’ailleurs au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Dans certains temples visités, les gens venaient se recueillir en silence. D’autres semblaient adresser des pensées à leurs proches ou simplement profiter de la tranquillité des lieux.
Pendant la semaine, l’activité économique semble omniprésente. Le week-end, les parcs et les jardins deviennent des lieux de promenade, de détente et de rencontre.
Bien sûr, il serait impossible de généraliser ces observations à l’ensemble de la population chinoise après un séjour aussi court.
Une Coupe du monde scolaire organisée comme un grand événement international
La raison initiale de ce séjour restait évidemment le football.
La Coupe du monde scolaire de l’ISF rassemblait 51 équipes provenant de 31 délégations internationales.
Et l’organisation était impressionnante.
Des terrains de qualité exceptionnelle, des tableaux d’affichage numériques géants, des équipes de télévision, des photographes professionnels, des arbitres, des agents de sécurité et des ramasseurs de ballons.
Chaque rencontre donnait l’impression de participer à un événement sportif d’une envergure bien supérieure à celle que l’on associe habituellement au football scolaire.
La cérémonie d’ouverture, organisée dans un grand stade de Suzhou, combinait spectacles musicaux, effets lumineux, défilés et prestations de plusieurs centaines de participants.
Les organisateurs avaient manifestement investi des ressources considérables pour accueillir les délégations et offrir une expérience internationale mémorable.

La Chine de demain ne ressemble pas nécessairement à celle d’aujourd’hui
Après dix jours, une question me revenait régulièrement : ce que j’avais vu à Suzhou est-il représentatif de l’ensemble du pays ?
Évidemment, non.
La région de Suzhou et Shanghai appartient à l’un des grands pôles économiques et technologiques de la Chine.
Le pays est immense, et les différences entre les grandes métropoles côtières, les villes de l’intérieur et les régions rurales demeurent considérables.
Il serait donc trompeur de croire que toutes les villes chinoises possèdent aujourd’hui les mêmes infrastructures ou le même niveau d’électrification.
Mais la transformation ne semble pas limitée aux seuls grands centres côtiers.
De nouveaux projets de transport ferroviaire, d’autoroutes et de connectivité continuent d’être développés dans différentes régions, notamment pour améliorer les liaisons avec les territoires moins bien desservis de l’intérieur.
La question n’est pas seulement de savoir si ces investissements se poursuivront, mais aussi dans quelle mesure les solutions observées à Suzhou pourront être reproduites ailleurs, dans des contextes économiques et géographiques différents.
La technologie la plus impressionnante n’est pas nécessairement celle que l’on remarque. C’est parfois celle qui finit par se fondre entièrement dans le quotidien.
En Chine, je n’ai pas eu besoin de visiter une usine de robots ou un laboratoire d’intelligence artificielle pour observer cette transformation.
Il suffisait de prendre un autobus, de payer un repas, de traverser une avenue ou de regarder les quartiers défiler depuis notre véhicule.
Je suis parti pour entraîner des jeunes au football.
J’en suis revenu avec l’impression d’avoir entrevu, dans une région très précise du monde, certaines transformations qui pourraient un jour devenir normales chez nous.
Et c’est peut-être ce qui m’a le plus impressionné.
Note de l’auteur : Ce reportage repose sur mes observations personnelles et les échanges vécus lors de mon séjour dans la région de Suzhou et Shanghai. Il ne prétend pas dresser un portrait complet de la Chine, mais simplement partager, avec un regard neutre et sans parti pris, les technologies, les infrastructures et les réalités du quotidien qui m’ont marqué sur le terrain.



