Transcrire et analyser 6 000 pages d’espagnol médiéval sans l’aide de la technologie ? Un travail de moine, littéralement. Une équipe internationale de près de 60 spécialistes, pilotée depuis le Canada, déploie l’intelligence artificielle pour ressusciter une œuvre monumentale du XIIIe siècle.
Un chantier historique à 2,1 millions de dollars
Au XIIIe siècle, le roi Alphonse X de Castille a fait compiler la « Grande e general estoria », une histoire universelle titanesque d’environ 6 000 pages. Restée méconnue, cette œuvre colossale fait aujourd’hui l’objet d’un projet de numérisation sans précédent.
Dirigée par Francisco Peña (UBC Okanagan), l’équipe a commencé petite avant de s’agrandir considérablement. Elle regroupe aujourd’hui près de 60 spécialistes et universitaires répartis dans plusieurs pays. Preuve de l’importance du projet en mode « sciences humaines numériques », l’initiative a décroché en 2025 une subvention majeure de partenariat du CRSH de 2,1 millions de dollars pour mener à bien cette mission.

L’IA comme super-scribe de l’ère numérique
Le défi technique est de taille. Les manuscrits de cette époque sont souvent écrits en bloc, bourrés d’abréviations, de caractères spéciaux et d’orthographes qui n’ont rien de standardisé. Pour un humain, la tâche est atrocement lente.
C’est ici qu’entre en jeu la plateforme collaborative Colabora. L’équipe entraîne une IA spécifiquement sur ce corpus médiéval précis. L’algorithme transcrit alors les manuscrits à une vitesse fulgurante. Mais son rôle ne s’arrête pas là : l’IA explore également le texte pour repérer des similitudes textuelles et thématiques, permettant d’identifier les différentes sources et « voix » entrecroisées dans l’ouvrage.


L’algorithme propose, l’humain dispose
Malgré sa puissance de calcul, l’IA ne remplace pas l’historien. Le projet insiste sur une approche critique où les chercheurs doivent valider les résultats. La limite de la machine est claire : elle accélère le processus, mais elle n’arbitre pas.
Passer de l’espagnol médiéval à une langue moderne en produisant une traduction fidèle qui conserve la véritable « voix » d’origine reste un travail d’expertise purement humaine. L’IA agit ici comme un formidable levier pour rendre l’étude possible à grande échelle, tout en gardant une validation humaine serrée sur les nuances et les valeurs du texte.
💡 Le saviez-vous ?
- Un véritable melting-pot médiéval : La « Grande e general estoria » est unique en son genre. Elle mélange des sources chrétiennes, juives et musulmanes. Ainsi que des interprétations bibliques (dont des textes apocryphes) et des récits issus des traditions classiques grecques et latines.
- Le cauchemar des copistes : Avant l’imprimerie et les dictionnaires modernes, l’orthographe n’était pas standardisée. L’IA a donc dû être entraînée pour reconnaître un même mot qui pouvait être écrit de multiples façons différentes selon l’humeur ou le style du copiste de l’époque.



