StarForge veut permettre de mettre à jour les drones presque comme des logiciels

Porte du prototype C2 ISR 001 de Sentinel Advanced Military Solutions à Châteauguay
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Produire des drones sur le terrain n’est qu’une partie du pari de Sentinel. À Châteauguay, l’entreprise québécoise développe surtout une architecture permettant de modifier, réparer et remplacer rapidement des appareils dont la technologie peut devenir obsolète en quelques mois. (voir notre premier article)

Le composant le plus important de StarForge n’est peut-être pas dans le conteneur.

Il n’a ni moteur, ni hélice, ni caméra.

Il tient dans des fichiers.

Lors de notre visite des installations de Sentinel Advanced Military Solutions à Châteauguay, les imprimantes 3D et le centre de commandement attirent naturellement le regard.

Mais au fil de la conversation avec Edward Zimmermann, directeur technologique de l’entreprise, une autre idée finit par prendre davantage de place.

Le véritable problème des drones militaires pourrait bientôt ne plus être de savoir comment les fabriquer.

Ce serait de réussir à les modifier assez vite.

Acheter 1 000 drones peut déjà être une mauvaise idée

Zimmermann prend l’exemple de la guerre en Ukraine.

Les drones y évoluent rapidement. Les techniques de brouillage changent. Les communications sont adaptées. De nouveaux capteurs apparaissent. Les tactiques utilisées contre eux évoluent à leur tour.

Dans cet environnement, explique-t-il, acheter un grand nombre de drones et les entreposer pendant plusieurs mois présente un nouveau problème.

Au moment où ils devront être utilisés, leur technologie pourrait déjà avoir pris du retard.

Pour Sentinel, la réponse n’est donc pas seulement de fabriquer davantage.

Il faut pouvoir changer ce que l’on fabrique.

C’est ici qu’intervient le digital stockpile, ou stock numérique.

Au lieu de conserver uniquement des centaines ou des milliers de pièces physiques, une partie de l’inventaire prend la forme de fichiers de fabrication, de procédures et d’instructions.

Un nouveau design peut être validé.

Puis transmis.

Puis fabriqué.

Le matériel commence à emprunter une logique que nous associons normalement au logiciel.

Drones à aile fixe rangés dans un module Sentinel StarForge à Châteauguay
Des drones à aile fixe rangés dans l’un des modules de Sentinel. StarForge est conçu pour intégrer, fabriquer, réparer et gérer différents types de plateformes sans équipage.

Le drone n’est plus nécessairement le produit

Lorsque nous demandons à Zimmermann comment Sentinel compte affronter un marché où les fabricants de drones sont déjà nombreux, sa réponse déplace complètement le problème.

Sentinel ne se considère pas véritablement comme un concurrent de tous ces fabricants.

Au contraire.

L’entreprise veut pouvoir travailler avec eux.

Un pays pourrait disposer d’un constructeur local qu’il souhaite conserver. Une armée pourrait préférer un modèle précis. Sentinel pourrait alors travailler sur le design afin qu’une partie de l’appareil puisse être produite dans ForgeX avec les matériaux et composants disponibles.

Le système devient en quelque sorte une couche entre le fabricant et l’utilisateur.

Fabrication.

Maintenance.

Commandement.

Évolution.

Lors de notre échange, je finis par lui lancer que Sentinel ressemble presque au « coach des drones ».

Zimmermann précise plutôt: la fabrication et le contrôle.

La nuance est importante.

Réparer au lieu de renvoyer

Cette logique est également beaucoup moins futuriste qu’elle en a l’air lorsqu’on parle simplement de réparation.

Zimmermann donne l’exemple de drones utilisés par des militaires américains pour l’entraînement.

Ils cassent.

C’est normal.

Mais lorsque certaines pièces ne peuvent pas être remplacées localement, l’appareil doit retourner vers son fabricant. Le délai peut alors devenir disproportionné par rapport à la réparation elle-même.

Une pièce imprimable change cette équation.

Le drone reste sur place.

Le fichier est déjà disponible.

La pièce est reproduite.

Et l’appareil peut retourner en service.

La fabrication distribuée est justement l’un des piliers officiels de Star Forge, Sentinel présentant son « digital stockpile » comme une manière de remplacer une partie de l’inventaire physique par des fichiers sécurisés utilisables au point de besoin. Sentinel

Intérieur complet de ForgeX avec imprimantes 3D, batteries, ordinateurs et postes de travail
Vue frontale du module ForgeX. Le système regroupe fabrication additive, énergie, informatique, stockage et espace de travail dans une unité transportable.

Quelques centaines de machines sur les mêmes écrans

La deuxième moitié du problème concerne ce qui se passe une fois les drones dans les airs.

Dans le module C2/ISR que nous avons visité, trois postes opérateurs sont installés côte à côte.

Selon Zimmermann, le système peut gérer quelques centaines de plateformes simultanément.

Il ne s’agit pas obligatoirement de quelques centaines d’appareils identiques.

StarForge est pensé pour intégrer différents types de drones aériens et même des véhicules terrestres sans équipage.

Le système de commandement et contrôle s’appuie notamment sur la technologie VCSi de Lockheed Martin Skunk Works à Calgary, avec des capacités de fusion des données provenant de différents capteurs. Cette participation est également décrite dans l’annonce officielle du consortium Sentinel. GlobeNewswire

En pratique, l’idée est de transformer plusieurs capteurs et plateformes en une représentation commune de ce qui se passe autour d’une installation.

Un radar détecte.

Une caméra peut prendre le relais.

Les données sont réunies.

Puis l’opérateur décide quoi en faire.

L’intelligence artificielle reste étonnamment discrète

Lorsque nous demandons à Zimmermann quelle place occupe réellement l’intelligence artificielle dans StarForge, sa réponse est beaucoup moins spectaculaire que ce que le vocabulaire actuel de l’industrie pourrait laisser croire.

L’IA sert principalement à l’identification des objets.

Le radar peut détecter une présence. Une caméra permet ensuite de suivre plus précisément la cible. L’IA participe alors à son identification.

Elle ne remplace pas pour autant tous les opérateurs.

Zimmermann décrit plusieurs étapes où l’humain demeure impliqué dans la décision, particulièrement lorsqu’il est question d’une intervention contre un autre appareil.

Sentinel n’a donc pas construit son discours autour d’une intelligence artificielle omniprésente qui déciderait de tout.

Dans StarForge, l’IA est un outil parmi d’autres.

Ce qui est presque devenu inhabituel en 2026.

Modules StarForge de Sentinel transportés sur un camion militaire tout-terrain
Les modules de Sentinel sont conçus pour être transportés et déployés loin des infrastructures industrielles conventionnelles.

Le cloud est utile. Pas indispensable.

Même logique avec la connexion au réseau.

StarForge peut communiquer avec l’extérieur et échanger de nouvelles informations lorsque la connexion existe.

Mais le système n’est pas conçu pour dépendre constamment d’un centre de données lointain.

Les données essentielles et le stock numérique peuvent être conservés localement.

Les communications entre les systèmes reposent également sur des technologies destinées à rester fonctionnelles dans un environnement où le brouillage électronique est possible.

Cette philosophie apparaît aussi dans la présentation officielle du système, qui insiste sur les communications tactiques chiffrées, les réseaux maillés résilients et les opérations dans des environnements contestés. GlobeNewswire

Cela paraît presque banal jusqu’à ce qu’on replace le système dans son contexte.

StarForge pourrait être installé dans l’Arctique.

Sur une base avancée.

À des centaines de kilomètres d’une infrastructure conventionnelle.

Ou dans une zone où quelqu’un essaie activement d’empêcher les communications de fonctionner.

Et si ce n’était pas seulement militaire?

La discussion avec Zimmermann finit également par sortir du champ de bataille.

Il nous explique avoir eu des conversations avec Ontario Power Generation, qui utilise déjà des drones pour inspecter certaines infrastructures.

Barrages.

Installations énergétiques.

Sites difficiles d’accès.

Selon lui, les mêmes principes pourraient être appliqués à différentes infrastructures critiques. Il cite notamment Hydro-Québec comme type d’organisation pouvant bénéficier de capacités de surveillance de ce genre, sans présenter l’entreprise québécoise comme un client de Sentinel.

Zimmermann évoque également des discussions avec des communautés autochtones intéressées par la surveillance environnementale de territoires éloignés.

Dans ce scénario, le drone n’est plus un outil de combat.

Il observe une ligne électrique.

Un barrage.

Une installation isolée.

Une zone environnementale.

Mais le problème reste étonnamment similaire: comment maintenir les appareils, les faire évoluer et les exploiter lorsqu’on se trouve loin des infrastructures habituelles?

Grand gabarit industriel de fabrication et d’assemblage dans l’usine CMP à Châteauguay
Une partie des équipements spécialisés utilisés dans les installations de CMP Advanced Mechanical Solutions.

Plus petit, plus mobile

StarForge lui-même n’est d’ailleurs pas considéré comme une forme définitive.

Zimmermann parle déjà de systèmes plus petits et plus mobiles.

L’entreprise réfléchit notamment à la possibilité d’emporter certaines capacités actuellement installées sur une structure relativement imposante vers des véhicules plus légers.

La conversation dérive alors vers les radars montés sur drones, les appareils reliés par fibre, les drones sous-marins capables de remonter à la surface avant de prendre leur envol.

Certaines de ces idées n’appartiennent pas encore à StarForge.

Elles montrent plutôt le terrain que Sentinel observe.

Et il bouge rapidement.

« Nous sommes à l’époque des biplans »

C’est probablement l’image qui résume le mieux la vision de Zimmermann.

À ses yeux, les drones militaires se trouvent aujourd’hui dans une période comparable aux débuts de l’aviation de combat.

Les premiers avions sont apparus sur le champ de bataille avec des capacités encore limitées. Puis quelques décennies ont suffi pour les transformer en systèmes devenus indispensables aux forces armées modernes.

Pour Zimmermann, les drones sont encore quelque part dans cette première période.

L’époque des biplans.

Il suffit alors de regarder quelques années devant nous.

Pas cinquante.

Cinq.

Dix.

Vingt.

Si l’évolution continue au rythme actuel, le drone que nous considérons aujourd’hui comme avancé pourrait paraître étonnamment primitif.

Et c’est là que se trouve le véritable pari de StarForge.

Sentinel ne cherche pas à deviner quel sera le meilleur drone de 2035.

Elle essaie de construire une usine capable de le fabriquer lorsqu’il existera.

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