J’arrive sur le toit de l’Hôtel Bonaventure un mardi de juin, passe de presse au cou, carnet dans la poche. Une piscine à ma gauche, quelques canards qui font comme si de rien n’était sur ma droite. La classe d’affaires se fraie un chemin entre les touristes, les décideurs et les habitués des grands rendez-vous où tout le monde semble avoir une réunion importante dans quinze minutes.
Au loin, j’aperçois des détecteurs de métal.
Non, je ne me suis pas trompé d’adresse. C’est bien la Conférence de Montréal.
La fouille terminée, accréditation en main, me voilà lancé dans le flux. Ici, la conférence ne s’arrête jamais vraiment. Les thèmes changent, les panélistes entrent et sortent, les badges se croisent, les cafés disparaissent rapidement. Entre deux sessions, les rencontres continuent dans des salles adjacentes réservées pour l’occasion.
Je suis là pour le panel : Accélérer la transition énergétique grâce aux nouvelles technologies.

Isabelle Dubé-Côté, présidente et cheffe de la direction d’Écotech Québec, ouvre la discussion avec un message : la transition énergétique n’est plus seulement une affaire d’environnement. C’est un enjeu économique, stratégique et industriel. On parle de compétitivité, de sécurité énergétique, de croissance des entreprises et de place du Québec dans les chaînes de valeur de demain.
Autour de la table : Andrea Vallejos, du ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Kathleen Vaillancourt, présidente d’ESMIA, Patrick Goulet, président d’Énergie Solaire Québec, et Frédéric Dadure, directeur du Centre d’expertise industrielle de Montréal. Quatre angles, un même problème : comment accélérer sans faire n’importe quoi ?
Andrea Vallejos présente la vision du gouvernement avec le PGIRE, le Plan de gestion intégré des ressources énergétiques. L’idée est de donner au Québec une trajectoire sur 25 ans, mise à jour tous les 6 ans. Pas pour tout figer dans le béton, mais pour donner de la prévisibilité aux entreprises, aux investisseurs et aux acteurs du secteur énergétique.
Parce qu’en énergie, l’improvisation coûte cher. Les infrastructures durent longtemps, les choix technologiques engagent pour des décennies, et sans horizon clair, beaucoup de projets restent au stade du beau document qui dort dans un tiroir.
Frédéric Dadure ramène ensuite le sujet au niveau des PME. Son message est simple : l’efficacité énergétique ne doit pas devenir un fardeau de plus. Elle doit être intégrée naturellement aux projets, comme on regarde déjà le retour sur investissement ou la productivité.
Puis vient l’image qui reste dans la tête. Avant de mettre des panneaux solaires sur un bâtiment, encore faut-il vérifier si le bâtiment est efficace. Sinon, dit-on sur scène, c’est comme ajouter un deuxième réservoir à un pick-up qui consomme déjà 25 litres aux 100 kilomètres et appeler ça de la performance.
La salle sourit. Mais tout le monde comprend.
Le solaire arrive ensuite avec Patrick Goulet, qui rappelle que le Québec a un potentiel important, même si on associe souvent trop vite le solaire aux climats plus chauds. L’enjeu n’est pas seulement de produire quelques kilowattheures sur un toit. Le solaire peut aussi soulager le réseau, aider à gérer les pointes, produire plus près des lieux de consommation et soutenir Hydro-Québec dans un contexte où la pression sur le système augmente.
Il évoque au passage les réservoirs d’eau du Nord, dont certains niveaux inquiètent. Si l’hydroélectricité est notre grande batterie, il faut aussi penser à d’autres façons de l’aider à tenir le rythme, non au détriment de l’environnement.
Mais la technologie ne suffit pas. Il y a aussi la réglementation. Et là, c’est compliqué.
Chaque municipalité peut avoir ses règles, ses délais, ses formulaires. Pour un installateur ou une petite communauté qui veut développer un projet solaire, ce labyrinthe administratif peut ralentir les choses avant même que le premier panneau soit posé. Patrick Goulet plaide donc pour une harmonisation plus simple, plus claire, plus rapide.
Kathleen Vaillancourt apporte ensuite la couche numérique du panel. Depuis les crises pétrolières des années 1970, rappelle-t-elle, les outils de modélisation énergétique servent à décider dans l’incertitude. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle et les outils numériques permettent surtout de tester plusieurs scénarios à la fois.
Le but n’est pas de prédire l’avenir avec une boule de cristal branchée sur un serveur. Le but est de prendre des décisions robustes. Si le prix du gaz naturel double, si la tarification carbone change, si une technologie devient plus abordable, est-ce que le choix tient encore debout ?
Au fond, cette discussion ne livre pas une révélation fracassante. Il assemble plutôt les morceaux d’un casse-tête que le Québec connaît déjà : les ressources sont là, les experts aussi, les outils existent, mais il faut mieux les connecter. Il faut de l’accompagnement pour les PME, de la prévisibilité pour les investisseurs, de l’harmonisation pour les municipalités, et surtout une façon plus simple de passer du discours à l’action.
À la fin du panel, je ne quitte pas l’hôtel. Je reste sur place, verre d’eau en main, pomme dans la bouche, en attendant la suite. La Conférence de Montréal continue de rouler. Entre mon premier panel sur l’énergie et le prochain rendez-vous sur la souveraineté numérique et les centres de données, je me retrouve à écouter pendant une quarantaine de minutes une discussion sur les relations économiques entre l’Amérique du Sud, le Québec et l’Europe, avec en toile de fond la volonté de contourner ou de réduire la dépendance aux tarifs et aux pressions américaines.
Ce n’était pas le sujet prévu dans mon carnet. Mais dans cette conférence qui ne dort jamais vraiment, même les détours finissent par raconter quelque chose.
Une phrase revient. Elle aurait été glissée par un cadre d’Hydro-Québec dans un échange avant l’événement : ce n’est pas un sprint, c’est un marathon…