Survol non exhaustif d’un travail de terrain acharné, celui des photojournalistes qui, aux quatre coins du globe, documentent sans relâche les fractures de nos sociétés.
Depuis 1955
Guerres, drones, crise climatique, familles déchirées par l’ICE : l’édition 2026 de l’Expo World Press Photo Montréal a dévoilé près de 150 images qui refusent de détourner le regard. Cette fondation néerlandaise travaille d’arrache-pied, année après année, pour sensibiliser et informer le public de partout dans le monde. Déployées dans un peu plus de 80 villes, ces expositions sont loin de laisser leurs visiteurs impassibles.
Cet événement, sous forme de concours prestigieux, donne une vitrine à plusieurs milliers de photographes qui cherchent à communiquer l’histoire de leur muse. Ces histoires, bien que généralement quelque peu déconcertantes, font la promotion du dialogue entre les différentes manières de penser. Ce qui favorise, par le fait même, la liberté de presse.
Soutenant fortement la lutte à la désinformation, le World Press Photo soumet ses participants à des critères rigoureux afin de préserver la confiance du public.
La veille de la dernière journée, une foule se presse devant le Marché Bonsecours. Touristes et passants se ruent vers la billetterie. Une file s’étirant sur des mètres qui témoigne du succès de l’événement jusqu’à la toute fin.

Une image vaut mille mots
La photo gagnante de cette année, Séparés par l’ICE, a été prise par la photographe américaine Carol Guzy. Celle-ci a su capturer le moment glaçant où Luis, un Équatorien ayant immigré aux États-Unis, est détenu par la police de l’immigration à la suite d’une comparution devant le tribunal de New York. En gros plan, ses filles, âgées de 13 et 15 ans, sont inconsolables et peinent à lâcher le chandail de leur père. Cocha, sa femme, se retrouve ainsi seule à subvenir aux besoins de ses trois enfants. Geste de dernière ligne, saisi dans un monde sans justice, Guzy illustre avec force le traumatisme laissé par les séparations publiques et arbitraires de l’ICE.
Cette histoire relevant d’un cauchemar éveillé est malheureusement loin d’être un cas isolé. Aux États-Unis, l’année 2025 fut marqué par une augmentation de 2 450% des détentions d’individus n’ayant aucun casier judiciaire. Ces arrestations, autrefois encadrées, se produisent désormais sous les yeux de tous, jusque dans des lieux aussi sacrés qu’une école primaire. Les victimes de ces descentes, généralement issus d’une minorité visible, sont détenus dans des conditions jugées déplorables. Celles-ci sont réduites à dormir au sol, avec un accès grandement limité aux articles de première nécessité.
Comme le souligne le journaliste Richard Hétu, les méthodes préconisées par les agents de l’ICE sont semblables à celles de régimes totalitaires aux yeux de nombreux Américains. Le port de masque ou de cagoule donne certainement un sentiment de protection à ses individus. En 2025, plus de 33 décès sont enregistrés dans les centres de détention de l’ICE, un nombre qui n’avait pas été atteint depuis plus de 20 ans.
C’est dans ce contexte que Carol Guzy se hisse au premier rang du concours. Une image vaut mille mots, et celle-ci ne fait pas exception.

Les aînés et la technologie
Entre les drones qui se font la guerre et les dérives de l’intelligence artificielle, il devient difficile de rester positif face à l’appétit insatiable du monde technologique. Ce portrait, provenant tout droit d’Allemagne, présente le robot social Emma. Paula Hornickel a su photographier un moment de discussion entre Waltraud et Emma, une scène qui nous réconcilie avec l’idée même des robots. Celui-ci est d’ailleurs conçu pour reconnaitre les visages et se rappeler des conversations antérieures.
Emma arrive à la rescousse dans une Allemagne vieillissante qui appréhende une crise à deux facteurs: le manque de personnel ainsi que la solitude des personnes âgées. Développée à Munich, Emma a été pensée pour briser l’isolement grandissant des aînés partout dans le monde. Les recherches indiquent d’ailleurs que 20 à 40 % des concernés disent souffrir d’une solitude modérée à sévère.
Cette photographie lumineuse et porteuse d’espoir offrait un moment de répit dans cette exposition poignante.

Enflammée, la perte d’un être cher
Cette image saisie par le photographe Tyrone Siu frappe tous ceux qui y posent le regard. Anéanti, M. Wong s’époumone après avoir passé un tout dernier appel à sa femme prise au piège dans l’un des immeubles à l’arrière-plan. Emportées par les flammes, 168 personnes ont péri dans cette tragédie survenue à Tai Po, Hong Kong.
Cet incendie, le plus meurtrier à Hong Kong depuis 1948, soulève des questionnements sur les normes de sécurité de ces immeubles en hauteur. Cette immersion troublante sensibilise certainement aux risques d’incendie auxquels sont exposés de nombreux résidents à travers le monde.
Comme l’indique Brais Lorenzo sous sa photo tout aussi émouvante, 2025 fut une année record pour les feux de forêt en Europe. Face à ces images, il est difficile de ne pas percevoir l’avertissement saisissant qu’elles constituent quant au réchauffement climatique et ses impacts.

Montréal, mon amour
Au deuxième étage du 325 rue de la Commune Est, prend place une portion de l’exposition du World Press Photo propre à Montréal. Celle-ci permet aux visiteurs d’être conscientisés aux enjeux locaux. L’expo donne ainsi la scène aux photographes, journalistes et artistes d’ici désirant mettre de l’avant des réalités québécoises. À l’étage supérieur, des photographies de la métropole québécoise sont d’ailleurs meurtries par un tranquillisant pour animaux mélangé avec du fentanyl. La médétomidine semble être particulièrement présente sur le marché illicite de drogues dures sur l’île.
Se tenant main dans la main, impossible de penser à la toxicomanie sans penser à l’itinérance.
Heureusement, au lendemain des élections provinciales, coutumièrement chargées de promesses, l’itinérance semble enfin devenue une priorité. Porté au pouvoir le 5 octobre dernier, Paul St-Pierre Plamondon a fait campagne en garantissant aux Québécois de faire de l’itinérance son « projet personnel ». Nous verrons donc, lors de la 20e édition de l’Expo World Press Photo Montréal, s’il aura tenu parole.
Le deuxième étage, chargé en références sociopolitiques québécoises, rappelait aux visiteurs que les enjeux internationaux trouvent aussi écho ici.

Désin-mésin-malin
Le parcours montréalais se terminait par des ateliers éducatifs de Radio-Canada portant sur les différentes formes de fausses nouvelles. Une statistique alarmante y était d’ailleurs présentée : en 2026, 50 % des Québécois pensent que les médias traditionnels manipulent l’information selon Chaire UNESCO-PREV.
Dans une ère de dérives de l’intelligence artificielle, des réseaux sociaux et d’une montée des extrêmes, ces ateliers interactifs étaient particulièrement pertinents. Les stations d’apprentissage permettaient aux visiteurs de délier les diverses formes de désinformation. En voici un court résumé:
La plus répandue à l’heure actuelle est la désinformation. Il s’agit d’une information fausse, créée ou diffusée de manière délibérée dans le but de tromper. Une vidéo générée par l’intelligence artificielle, dans laquelle une personnalité publique tient des propos qu’elle n’a jamais dits, en est un bon exemple.
La mésinformation, pour sa part, est aussi une information qui est fausse, mais qui est diffusée par quelqu’un qui la croit vraie. Cette personne ne cherche pas nécessairement à nuire ou à induire en erreur, la bévue vient souvent d’un manque de recherches et de vérifications.
Finalement, la malinformation est une information vraie, mais qui est détournée de son contexte original dans le but de nuire. Par exemple, le fait d’utiliser une vraie photo pour décrire un autre événement.

Quelques mots
Des journalistes assoiffés de justice ont couru les zones de conflit, les ruines et les épidémies afin de propager l’information. Pour photographier, ceux-ci se sont rendus là où ils ne peuvent parler. Ils ont réussi à cracher ce sentiment d’urgence métallique qu’ils avaient dans la gorge. Ces photographies sont le produit de leur rigueur, mais aussi de leur sueur et de leur peur.
Armés de leurs petits appareils et de leur grand courage, les participants de l’Expo World Press Photo changent le monde. Littéralement, un clic à la fois.
Protégeons le photojournalisme.
Embrassons le photojournalisme.
J’en suis persuadée, peu manqueront la 20e édition montréalaise.
Il est toujours possible de visiter le site internet de la fondation pour consulter les photos lauréates.


