Fantômes numériques: entre pièges à clics et véritables lieux de mémoire

Une manette Xbox classique entourée de quatre univers de jeux vidéo évoquant les fantômes numériques et les lieux de mémoire virtuels.
Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
WhatsApp
Email

Les histoires sont irrésistibles. Un père continuerait de payer le serveur Minecraft de son fils décédé afin de préserver son monde. Ailleurs, un joueur retrouverait dans un ancien jeu de course le fantôme enregistré par son père avant sa mort.

Ces récits nous touchent parce qu’ils transforment une sauvegarde en souvenir et un univers virtuel en lieu de rencontre avec les absents. Ils sont cependant devenus viraux sans qu’il soit possible d’en confirmer les éléments essentiels.

Cela ne veut pas dire que les jeux vidéo ne peuvent pas devenir de véritables lieux de mémoire. L’histoire de Mats Steen dans World of Warcraft, le cimetière de Molea dans EVE Online et les monuments construits dans No Man’s Sky démontrent exactement le contraire.

La différence se trouve dans les preuves, les sources et la manière de raconter ces histoires.

Des histoires parfaites, sauf pour les preuves

La première histoire se déroule dans Minecraft. Selon une publication devenue virale, un père paierait 12 dollars par mois depuis dix ans pour conserver le serveur de son fils, décédé en 2016 à l’âge de 14 ans.

Les anciens amis de l’adolescent auraient continué à visiter le monde et à terminer le château qu’il avait commencé. Chaque année, à son anniversaire, ils déposeraient des torches devant une chambre demeurée intacte.

Cette image produit par IA accompagne la publication virale affirmant qu’un père paierait depuis dix ans pour conserver le serveur Minecraft de son fils décédé. Aucun témoignage identifiable ne permet toutefois de confirmer ce récit.

C’est un récit presque parfaitement conçu pour provoquer une réaction émotionnelle. Il contient un enfant disparu, un père endeuillé, des amis fidèles et un monde numérique figé dans le temps.

Le problème est qu’aucun nom, serveur, témoignage direct ou entretien avec la famille ne permet de vérifier l’histoire. La publication la plus ancienne que nous avons pu retrouver est un message diffusé sur Reddit. Son texte se termine d’ailleurs par une invitation explicite à sauvegarder et à partager la publication.

Un article de Bonaksu Gaming a ensuite repris le récit, tout en reconnaissant les accusations de fabrication et en choisissant de ne pas tenter de les départager. L’émotion a donc été relayée, mais pas confirmée.

L’histoire du jeu de course est plus ancienne et beaucoup plus difficile à démêler.

Une course dans RalliSport Challenge sur Xbox. Le système de tour fantôme du jeu se trouve au cœur du témoignage publié par 00WARTHERAPY00.

En 2014, un commentaire attribué à l’utilisateur 00WARTHERAPY00 apparaît sous une vidéo de PBS Game/Show intitulée Can Video Games Be a Spiritual Experience? (Es-ce que les jeux vidéos peuvent être une expérience spirituel). Son auteur raconte avoir retrouvé l’ancien fantôme de course de son père dans RalliSport Challenge.

Dans certains jeux, le fantôme est l’enregistrement transparent d’un meilleur tour. Il reproduit exactement les accélérations, les freinages et les trajectoires du joueur qui a établi le chrono.

Le jeune homme aurait donc recommencé à courir contre son père, mort plusieurs années auparavant. Après avoir finalement réussi à le dépasser, il aurait freiné avant la ligne d’arrivée pour ne pas remplacer la sauvegarde et perdre définitivement ce fantôme.

Capture du commentaire attribué à 00WARTHERAPY00 racontant avoir retrouvé dans RalliSport Challenge le fantôme de course de son père décédé.
Capture du commentaire original publié par 00WARTHERAPY00 sur YouTube. Son auteur raconte avoir joué contre le fantôme de course laissé par son père, puis avoir freiné avant l’arrivée afin de ne pas remplacer cet enregistrement.

Le récit a ensuite été adapté dans le court métrage Player Two de John Wikstrom. Le réalisateur a affirmé à GameSpot que l’auteur du commentaire l’avait contacté après la diffusion du film. Son identité et les principaux éléments de l’histoire n’ont cependant jamais été vérifiés de manière indépendante.

Le jeu existe. Son système de fantôme existe. La publication attribuée au joueur existe également. Cela ne suffit pas à transformer un témoignage anonyme en fait confirmé.

Quand les mondes virtuels deviennent vraiment des lieux de mémoire

Il serait pourtant dommage de conclure que toutes les histoires de deuil dans les jeux vidéo sont fausses. Certaines sont abondamment documentées et montrent que les mondes virtuels peuvent véritablement conserver une partie de notre passage.

Mats Steen en constitue probablement l’exemple le plus bouleversant.

Ce jeune Norvégien atteint de dystrophie musculaire de Duchenne est mort à 25 ans. Ses parents croyaient que sa maladie l’avait privé d’une véritable vie sociale. Après son décès, ils ont publié un message sur son blogue. Des réponses provenant de plusieurs pays leur ont alors révélé l’existence d’une autre vie.

Dans World of Warcraft, Mats était connu sous le nom d’Ibelin Redmoore. Il avait développé des amitiés profondes, participé à des aventures et marqué durablement sa communauté. Certains de ses amis virtuels se sont même rendus à Oslo pour ses funérailles.

Ibelin au milieu des ces amis dans World of Warcraft

Son parcours a été reconstitué grâce à son blogue, à sa famille et aux témoignages des personnes qui le fréquentaient dans le jeu. Il est raconté dans le documentaire The Remarkable Life of Ibelin. Netflix présente son histoire et les personnes qui ont permis de la documenter.

Blizzard a ensuite créé un ensemble d’objets inspiré de son histoire. La campagne a permis d’amasser plus de deux millions de dollars américains pour CureDuchenne. Des joueurs se sont aussi réunis autour d’un mémorial dans le jeu et lors d’une course annuelle avec ses amis.

Ibelin n’est donc pas un fantôme inventé pour une publication virale. Mats avait un nom, une famille, un blogue et une communauté capable de témoigner de la place qu’il occupait dans leur vie.

Le cimetière de Molea, dans EVE Online, représente une autre forme de mémoire collective.

Le monument permanent du cimetière de Molea dans EVE Online. Né d’une initiative de joueurs, ce lieu permet de rendre hommage à des proches et à des membres disparus de la communauté.

En 2007, la joueuse Azia Burgi a commencé à récupérer des corps virtuels abandonnés dans l’espace pour leur offrir une sépulture. Les tombes prenaient la forme de conteneurs identifiés avec des noms et des dates. Dès 2008, le cimetière comptait plus de 500 sépultures.

Ce qui était au départ une initiative de jeu de rôle est progressivement devenu un endroit où les joueurs commémoraient des amis, des proches et des membres de la communauté réellement décédés.

Lorsque des changements techniques ont menacé le site, le studio CCP Games a choisi de reconnaître sa valeur. En 2020, l’entreprise a installé un monument permanent et a raconté elle-même l’histoire du cimetière de Molea.

Le cas est important, car il montre que la conservation d’un mémorial numérique ne repose pas uniquement sur les joueurs. Elle dépend aussi des décisions prises par l’entreprise qui contrôle le monde, les serveurs et les règles du jeu.

Dans No Man’s Sky, les milliards de planètes disponibles permettent également aux joueurs de consacrer un endroit à une personne disparue.

Le joueur jBloodless a partagé sur Reddit cet obélisque construit dans No Man’s Sky en mémoire de son père, ainsi que les coordonnées permettant à la communauté de le visiter (en bas a gauche).

Vice documentait déjà en 2016 la création de monuments pour des membres de familles décédés. Le jeu permet de choisir une planète éloignée, d’y construire un monument et de partager ses coordonnées avec d’autres voyageurs.

Plus récemment, un joueur utilisant le pseudonyme jBloodless a partagé le mémorial construit pour son père. Il a publié des images, le nom de la lune et les coordonnées permettant à la communauté de visiter la construction.

Il s’agit toujours d’un témoignage personnel. Nous ne pouvons pas vérifier indépendamment toute l’histoire familiale racontée par son auteur. Nous pouvons cependant consulter la publication initiale, observer la construction, identifier son créateur et suivre les échanges avec les joueurs qui souhaitent se rendre sur place.

Cette traçabilité change considérablement la manière dont le récit peut être présenté.

La différence entre un hommage et un piège à clics

Une histoire n’est pas nécessairement fausse parce qu’elle est émouvante. Elle ne devient toutefois pas vraie simplement parce que des milliers de personnes ont envie d’y croire.

Les exemples d’Ibelin, de Molea et de No Man’s Sky possèdent des éléments observables. On y trouve des personnes identifiables, des témoignages directs, des archives, des images, des lieux accessibles ou des interventions officielles des studios concernés.

Les histoires de Minecraft et de RalliSport Challenge reposent principalement sur des publications anonymes qui ont été copiées, adaptées et amplifiées. L’absence de preuve ne démontre pas automatiquement qu’elles sont fausses. Elle empêche cependant de les présenter comme des faits établis.

La distinction est essentielle à une époque où une image générée, quelques paragraphes mélodramatiques et un appel au partage peuvent transformer une invention en phénomène viral.

Les mondes virtuels peuvent réellement devenir des cimetières, des albums de famille et des lieux de rassemblement. Une construction, un personnage ou une trajectoire enregistrée peut conserver les gestes et la créativité d’une personne longtemps après son départ.

Cette possibilité mérite d’être racontée. Elle mérite aussi mieux que des histoires fabriquées pour obtenir des clics.

Notre première réaction devant un récit touchant ne devrait pas être de refuser toute émotion. Elle devrait être de demander d’où vient l’histoire, qui peut en témoigner et quelles traces permettent de la confirmer.

Le numérique peut préserver la mémoire. Le journalisme doit préserver la vérité.

Dernier articles

Abonnez-vous à nos réseaux sociaux