Quelle sera la stratégie numérique de Dominique Anglade?

La réalité numérique

Québec Exclusif

Le Québec a maintenant une ministre responsable de la stratégie numérique. Faut-il s’attendre à un virage majeur?

Depuis la semaine dernière, le numérique siège au conseil des ministres du Québec. Ce n’est toutefois pas la première fois.

Si le gouvernement a déjà dit qu’il prendrait son temps pour bien faire les choses, le parcours de la nouvelle ministre nous laisse entrevoir ce à quoi pourrait ressembler la stratégie numérique du Québec.

Entre 2005 et 2006, par exemple, le libéral Henri-François Gautrin occupait le poste de ministre délégué au gouvernement en ligne. Si on remonte un peu plus loin, on peut trouver, à la fin des années 1990, un ministre délégué à l’Autoroute de l’information dans le gouvernement de Lucien Bouchard. Encore plus loin, dans le lointain passé, Robert Thivierge – qui avait été mon patron auparavant, le pauvre – avait été sous-ministre associé au Secrétariat de l’autoroute de l’information, dans le temps où cette expression n’était pas encore ridicule.

Mais cette fois-ci, sans vouloir manquer de respect à qui que ce soit, on peut dire que le poids de la personne responsable de la stratégie numérique au sein du cabinet sera supérieur. Parce que Dominique Anglade, ex-présidente de la CAQ, ex-PDG de Montréal International et depuis novembre dernier députée de la circonscription de Saint-Henri – Sainte-Anne, est aussi la super-ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation. Rien que ça. 

Qu’est-ce que ça signifie? À quoi ressemblera la stratégie numérique du Québec? Tout n’est pas clair, puisque le gouvernement a déjà dit qu’il prendrait son temps pour bien faire les choses, mais le parcours de la nouvelle ministre nous laisse entrevoir quelques signes.

Qui est Dominique Anglade?

D’abord, il faut mentionner que la nomination de Dominique Anglade au cabinet a généralement été bien accueillie par les commentateurs, tant de gauche que de droite, qui reconnaissent sa compétence. C’est déjà beaucoup. 

C’est aussi quelqu’un d’assez non partisan pour avoir présidé un parti politique, s’être présentée pour lui… pour ensuite passer chez la concurrence quelques années plus tard. On peut interpréter cela de plusieurs manières – je suis certain que François Legault, qui doit être vraiment tanné de se faire chiper ses vedettes, ne l’a pas trouvée drôle – mais je préfère présumer, jusqu’à preuve du contraire, qu’il s’agit de quelqu’un pour qui les résultats passent avant le cirque des batailles partisanes. Ça aussi, ça ferait du bien.

Première partie : La continuité dans l’approche économique?

La philosophie du Parti libéral du Québec en matière de développement économique consiste essentiellement à soutenir le secteur privé en maintenant les impôts des sociétés aussi bas que possible et en utilisant des stratégies fiscales ciblées pour attirer des investissements. Une philosophie de centre-droit qui ne risque pas de changer, puisqu’elle s’inscrit dans la tendance mondiale à la «concurrence fiscale» entre les États : les multinationales vont là où elles peuvent payer le moins cher en impôts et en salaires, les entreprises locales exigent le même traitement, et la spirale s’enclenche.

Or, s’il y a un domaine dans lequel cette stratégie a fonctionné au Québec, c’est bien le numérique. Dans le domaine du jeu vidéo par exemple, les programmes de crédits d’impôts ont transformé ce qui était un désert au début des années 1990 en un des grands centres mondiaux du domaine. 

De plus, lors de son passage à Montréal International, Dominique Anglade dirigeait un organisme chargé d’attirer des entreprises étrangères et des travailleurs hautement spécialisés dans la métropole, justement en faisant la promotion de ce genre de programmes. S’il est bien possible, en tant qu’ingénieure industrielle et ancienne consultante en processus d’affaires, qu’elle ait eu l’occasion d’observer certaines lacunes dans le système et qu’elle arrive au cabinet avec une valise pleine d’idées de correctifs à appliquer, il serait par contre très étonnant qu’elle préside à une remise en question fondamentale. Pour une fois que quelque chose fonctionne…

Deuxième partie : La stratégie culturelle

C’est le seul aspect de la stratégie numérique du gouvernement Couillard qui soit déjà connu puisque le plan directeur a été publié en 2014. Un plan accompagné d’un financement non négligeable (environ 15 millions de dollars par année pendant 7 ans) pour numériser le patrimoine, encourager la production de nouveaux contenus numériques, faciliter leur diffusion, etc. 

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Bref, pour faire beaucoup, beaucoup de choses; allez faire un tour du côté du site web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec pour en avoir un exemple. 

Pourrait-on assister à une révision du plan de développement de la culture numérique, dans le cadre de l’élaboration d’une stratégie globale? Après seulement 18 mois, cela constituerait un aveu d’échec que rien ne justifie, d’autant plus que les montants à l’enjeu, bien que significatifs à l’échelle famélique de la culture, ne représentent pas grand-chose dans un budget de plusieurs milliards. 

Et Dominique Anglade n’ayant pas, à ma connaissance, d’expertise particulière en gestion d’organismes culturels, il serait surprenant qu’elle arrive au cabinet avec des plans bien arrêtés en la matière, d’autant plus qu’il y a un dossier beaucoup plus urgent à régler. 

Troisième partie : La société numérique

Pour être poli, disons que le Québec n’a pas exactement réagi de façon élégante à l’émergence des Uber, Airbnb, Bitcoin et autres manifestations d’une économie numérique décentralisée qui ressemble plus au Far West qu’au bon vieux Québec Inc.

Pour être moins poli, c’est le bordel. Et je suis certain que l’ami Benoît Gagnon pourrait vous dire que c’est pire en matière de sécurité publique et de protection des renseignements personnels que dans l’économie en général.

Aider les secteurs de l’économie québécoise qui ont reçu la nouvelle réalité numérique comme une brique en plein front à se renouveler, c’est un problème d’ingénierie industrielle.

C’est là, je crois, la clé de la nomination de Dominique Anglade. Aider les secteurs de l’économie québécoise qui ont reçu la nouvelle réalité numérique comme une brique en plein front à se renouveler, c’est un problème d’ingénierie industrielle.

Et une surdouée au charisme indéniable qui a, en plus, déjà accumulé une bonne expérience des chambres de commerce et des rouages de l’administration publique? C’est exactement ce qu’il faut pour identifier les problèmes les plus urgents, pour établir un plan d’action qui marche, et pour le vendre à un milieu des affaires qui a des habitudes plutôt pépères.

Du moins, je serais prêt à parier que c’est ce que Philippe Couillard espérait quand il lui a confié ce mandat. Et pour notre bien-être à tous, on ne peut que souhaiter qu’il ait eu raison.