Les visiteurs d’Internet

Sociologie

Exclusif

Est-ce vraiment l’âge qui détermine les usages d’Internet? Sommes-nous divisés par une frontière invisible séparant ceux qui sont «nés avec Internet» et ceux qui ont connu Internet à l’âge adulte? D’autres distinctions peuvent être élaborées pour décrire comment les gens s’approprient la technologie.

Internet englobe une part importante de la vie de plusieurs personnes. Pour certaines d’entre elles, le réseau est ancré si profondément dans leurs habitudes de vie qu’il semble constituer un milieu de vie, une «résidence permanente». Pour d’autres, Internet n’est qu’un outil parmi d’autres, dont on peut faire un usage plus ou moins extensif selon les besoins. Pour les premiers, les «résidents», la distinction entre vie en ligne et hors ligne peut devenir floue, à certains moments. Pour les seconds, les «visiteurs», l’accès au réseau se fait de façon plus pragmatique.

Cette distinction entre résidents et visiteurs provient des travaux d’Alison Le Cornu et David S. White, basés à Oxford. Selon eux, nous pouvons être résidents d’Internet tout en nous comportant comme des visiteurs sur certains services. Le réseau étant un phénomène complexe, les attitudes sont très diversifiées. Ainsi, un contexte particulier (activité professionnelle, par exemple) peut être lié à un usage spécifique de la Toile. De plus, la motivation individuelle occupe une place importante dans ce modèle puisqu’un usage modéré de certains outils peut être lié à des besoins limités. Enfin, cette distinction entre visiteurs et résidents ne suggère pas une différence dans le niveau de connaissance des outils. La compréhension approfondie de la technologie ne force pas une personne à utiliser des outils spécifiques de même que l’usage intensif d’un jeu ne signifie pas une compréhension profonde de son fonctionnement.

Tourisme numérique

En poursuivant l’analogie de White et Le Cornu, on peut penser à certains usages d’Internet comme à une forme de tourisme numérique. Comme certains touristes arrivant dans une ville inconnue, certains visiteurs de la Toile cherchent à la fois de l’exotisme et du confort. Ils veulent explorer mais craignent la maladie. Ils comparent ce qu’ils observent avec ce qu’ils connaissent. Et même s’ils rêvent de s’établir dans cette nouvelle contrée, ils retournent à leurs domiciles après s’être imprégnés d’une nouvelle ambiance.

Les natifs du numérique savaient utiliser Internet de façon naturelle et pour ainsi dire innée alors que leurs aînés, qui ont dû apprendre l’usage du réseau à l’âge adulte, n’avaient qu’une compétence fragmentaire sur la Toile et conserveraient toujours un «accent», comme des immigrants apprenant une langue seconde.

En 2001, Marc Prensky a publié un texte célèbre sur les «natifs» et «immigrants» du numérique. Avec ce texte, Prensky sonnait un signal d’alarme aux enseignants qui accueillaient une nouvelle cohorte d’élèves et d’étudiants qui avaient déjà effectué leurs premiers pas sur Internet. Selon cet auteur, les natifs du numérique savaient utiliser Internet de façon naturelle et pour ainsi dire innée alors que leurs aînés, qui ont dû apprendre l’usage du réseau à l’âge adulte, n’avaient qu’une compétence fragmentaire sur la Toile et conserveraient toujours un «accent», comme des immigrants apprenant une langue seconde. Les adolescents et enfants qui arrivaient alors à l’école ou à l’université avaient une façon toute nouvelle d’appréhender le monde. Ils ne croyaient pas que l’apprentissage pouvait être amusant. Ils cherchaient la satisfaction immédiate (instant gratification) et préféraient les jeux au travail sérieux. Bref, comme tant d’autres cohortes, ils apparaissaient à certains enseignants comme des personnages assez étranges.

Enfants du millénaire

À cette époque, le millénaire débutait à peine et Internet demeurait un phénomène particulier pour plusieurs. L’accès sans fil à Internet était rare et peu d’écoles avaient adopté une stratégie solide face aux technologies de l’information et de la communication. Si Internet permettait déjà l’élaboration d’une identité numérique (entre autres par des réseaux comme feu SixDegrees.com), Friendster et Myspace n’avaient pas encore vu le jour. Mark Zuckerberg, pour sa part, s’apprêtait à terminer son secondaire.

Depuis, de nombreux «enfants du millénaire» (nés dans les années 1980 et les années 1990, selon Neil Howe et William Strauss) ont atteint l’âge adulte. Plusieurs d’entre eux sont sur le marché du travail et certains sont devenus des visiteurs occasionnels d’Internet.

Le réseau a été créé pour tout le monde : visiteurs et résidents, jeunes et moins jeunes. Après tout, il n’y a pas d’âge pour apprendre.

  • Catherine Gendreau

    Excellent!