Chronique d’une dépendance annoncée

Réseaux sociaux

Exclusif

Récemment, je suis allée souper chez une amie fraîchement revenue à Montréal après deux ans d’études à Québec. Assises dans sa cour, nous avons fait un «recap» de nos vies respectives des deux dernières années.

À plusieurs moments, nous avons émis des «Oh!», des «Ah!», des «Hein?» et autres onomatopées indiquant l’étonnement et la surprise : «Comment ça se fait que j’étais pas au courant de ça, fille?». C’est très simple : mon amie n’a pas de profil Facebook, pas plus que de comptes Twitter et Instagram.

Bien sûr, nous avions échangé quelques courriels durant son exode en terre ennemie (je blague, abstenez-vous de m’envoyer des messages haineux pro-Limoilou), la plupart du temps pour nous souhaiter un bon anniversaire ou un joyeux temps des Fêtes. Mais les anecdotes de la vie, les histoires rigolotes de nos enfants ou encore les deuils, les déceptions professionnelles et les grosses colères qui te font crier «Chienne de vie!» ont échappé à nos missives Gmail. Ça m’a fait réaliser que je tenais pour acquis que mon entourage était au courant des grandes lignes de ma vie via Facebook et Instagram. Ok, je le savais déjà, mais là j’ai réalisé que c’était assez idiot, même si je suis loin d’être dans la seule dans cette situation. Certains pourraient même dire que la vie de mon amie ressemble à celle d’un ermite dans un shack sans électricité.

Pourtant, je n’avais pas le profil, ou si peu. D’accord, j’écrivais des dizaines de petits billets durant mes cours au secondaire, petits billets envoyés à l’amie devant moi (tiens, c’est d’ailleurs la même amie mentionnée ci-dessus) via la gomme à effacer Staedtler grâce à un ingénieux stratagème de camouflage dudit billet sous la gaine plastifiée de la gomme. On apprenait à écrire vite et en caractères minuscules, ado. Puis, à l’Université, j’ai renoué avec les joies de la correspondance épistolaire, à la plume, sur du papier non ligné, avec des vraies enveloppes et tout. J’étudiais en Littérature, tsé. Comment en suis-je donc arrivée à frissonner de peur en m’imaginant recluse dans un endroit sans Wi-Fi? Facebook.

Facebook est à ma vie ce que Twitter est à celle de Denis Coderre, ou ce que les photos cheesy sont à celle de Justin Trudeau. Une drogue, n’ayons pas peur des mots.

Facebook est fantastique. C’est comme un LCN de la nouvelle et de l’anecdote, du sérieux et du LOL, concentrés sur une même page. Sauf que les lecteurs de nouvelles et autres commentateurs sont des gens auxquels j’ai personnellement décidé de donner du crédit, et qui m’en donnent en retour.

Le FOMO ne prend pas de vacances

Faut dire que j’ai toujours peur de manquer quelque chose. Dans la course effrénée à l’information que sont devenues nos vies modernes, le syndrome FOMO (fear of missing out) fait de plus en plus de victimes. Et pour ça, Facebook est fantastique. C’est comme un LCN de la nouvelle et de l’anecdote, du sérieux et du LOL, concentrés sur une même page, mon newsfeed. Sauf que les lecteurs de nouvelles et autres commentateurs sont des gens auxquels j’ai personnellement décidé de donner du crédit, et qui m’en donnent en retour.

Il m’arrive de réfléchir plusieurs minutes à la formulation d’un statut, à la façon witty de commenter une publication d’un ami, à la manière de provoquer une conversation afin de susciter le plus grand nombre de réponses possible. On peut trouver ça pathétique. Ça ne me rend pas malheureuse pour autant. Facebook est comme un immense bac à sable dans lequel j’ai le droit de jouer à longueur de journée sans jamais entendre quelqu’un me crier «Catou, encore 5 minutes pis on y va, y’est tard là pis Maman doit préparer le souper!». Pourquoi je voudrais prendre un break de ça?

Pour le bien de cette chronique et pour ma propre curiosité, j’ai sondé mes amis Facebook en leur demandant s’il était possible, en 2013, de prendre des vacances des réseaux sociaux et si oui, pourquoi et comment. La très grande majorité d’entre eux m’ont répondu que c’était non seulement possible mais nécessaire, que ça permettait de «se recentrer sur l’essentiel».

Ah, l’essentiel! Cette chose invisible pour les yeux et avec laquelle il est primordial d’être en contact… Je ne peux m’empêcher d’être un peu déçue que «l’essentiel» ne m’ait toujours pas envoyé une demande d’amitié Facebook et ait refusé de s’abonner à mon compte Instagram. Est-ce que «l’essentiel» me boude?

Bref, je ne suis pas en train de vous annoncer que je vais prendre une pause de Facebook bientôt. Plusieurs journalistes et chroniqueurs l’ont essayé, et leurs conclusions ne m’ont pas convaincue. Simon Jodoin, rédacteur en chef du Voir, m’a d’ailleurs bien fait sourire lorsqu’il a annoncé qu’il prendrait une pause des médias sociaux pendant un mois, l’an dernier. C’est que Jodoin demandait à ses amis virtuels et lecteurs du Voir de lui faire un résumé des sujets chauds sur les réseaux sociaux, à la fin de chaque journée. Aller jusqu’au bout de son idée. Ou pas.

Sur ce, je vous invite à me faire part de vos histoires de débranchement 2.0, vos craintes, vos épiphanies, etc. Entre deux virées au parc avec ma fille avant le souper, trois barbecues avec mes amis, mon chum et ma famille, et tous les romans qui m’attendent sur ma table de chevet, bref entre toutes les manifestations de ce qui constitue «l’essentiel» à mes yeux, je trouverai bien un moment pour vous lire et vous répondre.

  • ccbc

    Vraiment une photo introductive qui me paraît la meilleure illustration de ce fossé entre les branchés et les « anciens ». Je fais parti (pour l’instant) des anciens, avec un accès à Internet très fréquent, mais en ayant résisté à toutes formes de web social.

    Pourquoi ? Possiblement parce que je suis quelqu’un qui apprécie ses moments de solitude et que les Facebook, Twitter et autres viennent dangereusement effacer ces moments qui me sont essentiels. Et par pudeur, car parler de soi sans arrêt n’est pas naturel chez moi.

    Mais je reste un grand spectateur du web, pour les lectures intéressantes que l’on y retrouve (comme ce billet).

    Et vous ?

    • Catherine Gendreau

      Merci d’avoir pris le temps de commenter cette chronique. Je comprends votre retenue et votre définition de solitude. Cependant, je tiens à dire que le Web social auquel vous n’avez pas (encore) adhéré n’est pas nécessairement une mise à nu de la personnalité. Plusieurs utilisent les réseaux sociaux, ont un profil Facebook, un compte Twitter, un compte Instagram et sont très actifs sans jamais partager leurs états d’âme, ou quoique ce soit de vraiment personnel.

      Les réseaux sociaux sont des outils, des courroies de transmission d’information. On partage ce qu’on veut bien partager, on reçoit ce qu’on veut bien recevoir aussi. Si on est un peu frileux, et c’est tout à
      fait compréhensible, il y a toujours la messagerie privée. Nul besoin de s’exposer si on ne le souhaite pas.

      Il y a probablement, tel que vous le mentionnez, un fossé qui sépare ceux que vous appelez les «anciens» des «branchés». J’ose espérer qu’avec le temps ce fossé se comblera et que nous pourrons tous nous
      retrouver. ;-)

  • Alexandre

    J’ai récemment fermer mon compte facebook et cest ce qui m’a permis de me rendre compte à quel point on est entré dans la génération « facebook », comme j’aime l’appeler. Aujourdhui, si tu ne sais pas qu’il est arrivé si ou ça, tu es considéré comme hermite. Je trouve cela bien dommage, car une fois entre amis, et je ne suis surement pas le seul, on s’oblige a trouver des pretextes ou de grandes activités pour se voir et échanger.. Mais échanger de quoi? on sait tous de tout le monde. On connait la personnalité de tout le monde et on choisis de juger à tord et à travers puisqu’on est derriere un ecran d’ordinateur. Si chacun dirait 10% de ce qu’ils écrivent sur les réseaux sociaux aux gens IRL (lire « In real Life »), la rue serait un champ de bataille, comme je le constate à longueur de journée sur la majorité des pages qui prennent partis sur tel ou tel sujet. J’imagine que mon point de vue est hautement relié au fait que je me trouve dans la vingtaine et que les jeunes ont grandis avec ça, osent tous dire, etc. J’avais 80 amis avant de fermer mon compte, ce qui est un exploit compte tenu que je vois rarement des gens avec moins de 300 amis facebook. Et même avec seulement 80 amis, je trouvais toujours le moyen de m’enflammer sur certains sujets, statuts, etats d’ames auxquels je ne me serais meme pas attardés plus de deux secondes en personne. Avoir grandi avec la possibilité de tout dire sans esperer de représailles, ca à changer les gens et c’est pourquoi j’ai décidé de quitter cette sphere, etant beaucoup trop susceptible, au stade de ma vie, à l’opinion des gens.

    • Catherine Gendreau

      Ce que vous dites m’est familier : je me suis également emportée assez souvent sur Facebook, pas tant en raison de l’écran qui me séparait de mes interlocuteurs mais peut-être plutôt par ennui. Les soirées passées devant la télé se sont transformées en soirées devant l’ordinateur. Et force est d’admettre que les pages «Pour ceci» ou «Contre cela» pullulent, ce qui facilite les prises d’opinion (et de bec!) sur un coup de tête. J’essaie maintenant de me tenir loin des débats stériles ou des conversations avec des inconnus qui ne partagent clairement pas ma vision du monde, mes valeurs et mes idées. Je limite les débats (respectueux) aux publications partagées par mes amis ou moi-même, c’est plus intéressant, plus constructif, et moins susceptible de me rendre de mauvaise humeur. ;-)

      • Alexandre

        J’aime beaucoup votre point de vue sur la question! Je tacherai de me regarder plus dans un miroir avant de juger un service à l’avenir.

  • L’autre

    Salut,
    Je voulais me présenter comme étant l’essentiel mais je suis trop conscient de l’inutilité de la chose…. J’aurais pu me créer un compte et t’envoyer cette demande que tu n’as jamais reçu, mais encore là, j’ai pas de motivation. Je te lis beaucoup, tout les jours, et si il y a quelque chose qui ne te manque pas c’est bien ça, l’essentiel. De par tes amies, tes sujets, ta personnalité…. Ben oui me vla à te lancer des fleurs. Tu les mérites tu sais. Je t’admire beaucoup, secrètement (presque) Ce qui émane de toi sur les réseaux sociaux n’est autre que pure équilibre (avec abus sporadique sans conséquences) Et c’est excessivement rassurant de voir qu’il existe encore des gens comme toi qui ont un regard juste sur un environnement instable et imprévisible. C’est avec plaisir que je découvre tes textes ici aujourd’hui.

    Au plaisir de te lire …..

    • Catherine Gendreau

      Wow, je suis sincèrement touchée! Merci beaucoup, et j’espère que mes chroniques ne te décevront pas.