Phonebloks, quand l’utopie est rattrapée par la réalité

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L’annonce du concept de téléphone en pièces détachées Phonebloks a fait grand bruit. Projet utopique, voire irréalisable? Nous avons soumis l’idée à un ingénieur afin de savoir si elle est réalisable.

Est-ce que ces personnes iront vers un téléphone sur lequel les composants sont bien plus dispendieux? Nous ne sommes pas dans le même registre que la nourriture bio au tarif un peu plus élevé, mais devant des pièces qui pourraient coûter plusieurs fois le prix d’un composant équivalent chez Apple ou Samsung.

Il y a deux semaines, Dave Hakkens des Pays-Bas a lancé l’idée du Phonebloks, un téléphone intelligent dont les composants en modules permettraient de le faire évoluer plutôt que de la changer. Mais dans une société où le marché dirige notre consommation technologique, c’est la viabilité de tels projets qui est en cause.

Selon Laurent Chebbah, ingénieur et chef de projet infrastructure, le projet est techniquement réalisable en soi. Les avantages se situent dans de nombreux points comme la modularité du matériel, qui permettrait de créer son téléphone suivant ses besoins, ou commencer par une base que l’on enrichira par la suite. Chebbah observe également d’autres avantages au concept, à savoir le coût d’entretien très bas, son caractère écologique, et une continuité du modèle technologique.

Pourtant, il ne faut pas crier victoire, car ce projet va finalement se heurter à la réalité du marché.

Triste réalité

Toujours selon Chebbah, le projet va devoir faire face à de multiples problèmes et pourrait s’avérer finalement très dispendieux pour le client selon ces trois points :

  • Peu de chance de rencontrer l’adhésion des opérateurs et des principaux constructeurs : «Ce changement de paradigme va se heurter au modèle d’affaires des opérateurs qui ont besoin que les téléphones changent souvent pour mieux capturer, via les forfaits, les usagers pendant plusieurs années. Même chose pour les constructeurs, qui rendent rapidement obsolètes leurs téléphones afin de générer un meilleur chiffre d’affaires.»
     
  • Coût des composants : «C’est le revers de la médaille de la modularité. Pour faire baisser les coûts, les constructeurs de téléphones intelligents intègrent plusieurs fonctions dans un même jeu de puces. Avec le principe de modularité du téléphone, chaque composant devient à nouveau responsable d’une fonction. Les pièces risquent donc de coûter plus cher, lorsque l’on tient compte de la question du volume de ventes. Lorsqu’une entreprise vend cinq millions d’unités de son modèle phare, elle vend aussi cinq millions de composants identiques, ce qui baisse le coût de production de ceux-ci.»
     
  • Difficulté d’adaptation des composants : «Dans le cas du Phonebloks, les modules s’agrippent tous sur une seule grille. Tout le concept du téléphone repose là-dessus. Mais comment fonctionnerait cette grille? Le plus difficile dans la conception et la fabrication des appareils électroniques est l’interconnexion des composants. Il faut non seulement songer à l’alimentation électrique pour le fonctionnement de chaque module, mais aussi à la connexion à un bus de données pour échanger l’information entre les différents composants. Et c’est là que réside toute la difficulté du concept.»
     

Enfin, un dernier point mais non le moindre, quel système d’exploitation serait préférable pour un tel téléphone? À première vue, Android semble le meilleur choix, mais il ne faut pas perdre de vue que Microsoft perçoit des redevances. Sur un appareil Samsung, elles s’élèvent à 13$ contre 11$ pour un téléphone LG. Le summum est atteint par ZTE, qui doit payer 27$ par appareil. Sans compter que cette somme doit être versée pour chaque appareil fabriqué, et non sur chaque appareil vendu.

Aucune petite compagnie ne peut se permettre de verser cette somme à Microsoft, et encore moins d’assurer le coût d’un procès pour se faire condamner à coup sûr. L’alternative viendrait alors à un système d’exploitation basé sur Linux, comme le récent Firefox OS.

Qui va l’acheter?

Une fois confronté à la réalité du marché, le Phonebloks se heurte à un modèle économique de consommation intense : l’intérêt des compagnies repose en majorité sur des énormes profits à très court terme.

Les consommateurs habitués à ce système y ont finalement adhéré malgré eux. De nombreuses personnes que je connais et qui ont la fibre écologique ne vont pas craquer à chaque nouvel iPhone, et préfèrent changer aux deux à trois ans. Pour la plupart, changer la pile afin de continuer à utiliser un téléphone qui fonctionne parfaitement ne semble pas être une priorité. On veut absolument le nouvel appareil doté d’une caméra avec encore plus de mégapixels et au design tellement hot, sans parler des nouvelles fonctionnalités, souvent indisponible sur leurs vieux appareils. Et puis, les habitués d’iOS et Android sont souvent trop attachés à leur système d’exploitation pour changer vers un nouveau, où ils ne retrouveront pas leurs applications et où il faudra tout réapprendre.

De plus, est-ce que ces personnes iront vers un téléphone sur lequel les composants sont bien plus dispendieux pour les raisons évoquées plus haut? Nous ne sommes pas dans le même registre que la nourriture bio au tarif un peu plus élevé, mais devant des pièces qui pourraient coûter plusieurs fois le prix d’un composant équivalent chez Apple ou Samsung.