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Intelligence artificielle pour réseau antisocial

Par François Dominic Laramée – le dans Actualités
Passer tout son temps sur les réseaux sociaux, c’est tellement 2013. Mais heureusement, 2014 s’en vient, et Google semble avoir développé la solution pour ceux qui veulent maintenir une présence humaine en ligne sans avoir besoin de la partie «humaine».

Le 19 novembre dernier, Google recevait le brevet américain numéro 8 589 407 portant sur «la génération automatique de suggestions de réponses personnalisées dans un réseau social» («automated generation of suggestions for personalized reactions in a social network», dans la version originale).

Je vous épargne la lecture impossiblement pénible du document soumis au bureau des brevets; qu’il suffise de dire que celui-ci date de juin 2011 et que je soupçonne que le pauvre inspecteur chargé de déterminer s’il y avait là de quoi justifier un brevet a dû consacrer l’essentiel des deux ans et demi qui ont suivi à déchiffrer le charabia que le document contient – ou plus probablement à faire semblant d’y être parvenu.

Pour pouvoir tweeter intelligemment à notre place, le logiciel devra en savoir très long sur nous. Un logiciel qui s’inspire de mes réponses passées pour générer mes réponses futures ne pourra qu’interpréter ce que j’ai déjà partagé; on est quand même loin de Big Brother.

Mais de quoi diantre s’agit-il?

Le système couvert par le brevet consiste, en gros, à récolter des messages qui pourraient intéresser un utilisateur sur les réseaux sociaux; à étudier les réponses passées de cet utilisateur à des interactions similaires; et à formuler des réponses aux nouveaux messages automatiquement.

Le texte de la demande de brevet mentionne que les réponses formulées par le logiciel ne sont que des suggestions qui doivent être présentées à l’utilisateur pour son approbation, mais de là à laisser le logiciel répondre tout seul, par exemple en préapprouvant tout ce qu’il suggère, il n’y a qu’un pas.

Le malaise

J’aime profondément l’intelligence artificielle. Assez pour en avoir fait le sujet de ma première maîtrise, il y a quelques siècles, et pour avoir travaillé dans le domaine pendant des années. Mais ce projet constitue une perversion totale du principe d’un réseau social.

Bien sûr, on imagine assez facilement des cas où un tel «bot intelligent» pourrait être utile : répondre instantanément à des citoyens qui se plaignent sur Facebook qu’ils n’arrivent pas à trouver le formulaire A-38 sur le site d’un ministère, par exemple. Ou même éviter qu’un employé humain un peu gnochon ne prenne une initiative catastrophique, comme de souligner l’anniversaire de l’attaque de Pearl Harbor en tweetant une image d’une pâte alimentaire de bande dessinée tenant un drapeau américain à la main, ce qu’aucun robot qui se respecte n’aurait osé. Là n’est pas la question.

On imagine tout aussi facilement que les spammeurs seront les premiers à se garrocher sur une telle technologie pour mieux cibler les internautes à qui envoyer des photos de chats infectées de virus. Là n’est pas la question non plus.

Je ne me formalise même pas du fait que, pour pouvoir tweeter intelligemment à notre place sans se mettre les pieds dans les plats, le logiciel devra en savoir très long sur nous. Un logiciel qui s’inspire de mes réponses passées pour générer mes réponses futures ne pourra qu’interpréter ce que j’ai déjà partagé sur les réseaux sociaux; on est quand même loin de Big Brother.

Le «free-to-play» des réseaux sociaux

Ce qui me dérange, c’est le parallèle qu’il y a à faire entre sous-traiter sa présence sur les réseaux sociaux et payer pour progresser dans un jeu vidéo. Un jeu, c’est censé être plaisant. Un réseau social, aussi. Si on en est réduit à s’acheter 12 000 power-ups dans un monde virtuel pour ne pas avoir besoin de progresser comme tout le monde, doucement et à la sueur de notre souris, c’est qu’on n’aime pas le jeu. Pourquoi y jouer, alors? Et si on utilise un logiciel pour qu’il nous remplace sur les réseaux sociaux, c’est qu’on n’a pas envie d’interagir. Et si on n’a pas envie d’interagir, qu’est-ce qu’on fout sur un réseau social?

Payer pour ne pas avoir besoin de jouer dans un jeu vidéo, c’est ridicule. Payer pour ne pas avoir besoin d’être sociable sur un réseau social, c’est tout aussi ridicule – et un peu beaucoup creepy. S’il s’agit d’aider un gestionnaire de communauté submergé de demandes répétitives, pas de problème. Mais de grâce : plutôt que de faire appel à une technologie pareille pour votre compte personnel, fermez-le donc et allez donc prendre une marche.

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François Dominic Laramée

Après une carrière de 15 ans en conception de jeux vidéo, François Dominic Laramée a succombé à la puissance du Côté Obscur de la Force et est devenu journaliste techno. Il a notamment été chroniqueur et scripteur à l’émission Les Nerdz de Ztélé pendant 8 saisons, a publié 4 livres dont certains ont été traduits en russe et en coréen, et a écrit pour toutes les publications dont les administrateurs ont oublié de lui interdire l'accès à leurs systèmes de gestion de contenu.