Edward Snowden et le projet de loi C-51

Cybersurveillance

Le réputé lanceur d’alerte s’est prononcé hier à propos du projet de loi antiterroriste canadien lors d’une vidéoconférence qui s’est déroulée à l’Université Ryerson, dans le cadre du lancement de la Snowden Surveillance Archive.

Organisé par la CBC, les Journalistes canadiens pour la liberté d’expression et l’école de journalisme de l’Université Ryerson, l’événement avait pour but d’inaugurer la Snowden Surveillance Archive, une base de données de l’ensemble des documents coulés par l’ancien analyste de la NSA accessibles pour la première fois au public.

La Snowden Surveillance Archive est un excellent outil pour avoir une vue d’ensemble de l’affaire Snowden.

Au moment d’écrire ces lignes, le nouveau service piloté conjointement par Edward Snowden et les JCLE représente l’indexation de 386 documents. Chacun des résultats affichés par son moteur de recherche inclus notamment : le document en question, le nom de l’agence pour laquelle il a été rédigé, sa date de création, le nom du programme auquel il est associé, le nom du média dans lequel il a fait l’objet d’un article, le nom du journaliste ayant travaillé sur l’article le concernant et un lien vers l’article en question.

Bien entendu, les documents maintenant accessibles aux internautes ne constituent qu’une goutte dans l’océan que représente l’ensemble des documents concernés par la fuite, dont le nombre est estimé à 50 000. Tel que le laisse entendre Citizenfour, le documentaire de Laura Poitras portant sur les jours précédents la révélation des programmes de surveillance de masse des gouvernements américains et britanniques, Snowden a toujours préféré que les documents en sa possession passent par le filtre des journalistes – appuyés par des spécialistes en sécurité pouvant interpréter l’information – plutôt que d’être diffusés publiquement sans contexte.

Par conséquent, les documents qui se retrouvent dans la Snowden Surveillance Archive ont déjà été dépouillés par les médias. Il y a donc peu de chances que vous y découvriez de nouvelles informations. Néanmoins, cette base de données demeure un excellent outil pour avoir une vue d’ensemble de l’affaire Snowden.

D’ailleurs, comme le mentionne le portail, aussitôt que de nouveaux documents déterrés par des journalistes feront l’objet d’un article dans les médias, ils seront ajoutés à la base de données.

Le Canada prépare un équivalent au Patriot Act

Avant de dévoiler la Snowden Surveillance Archive toutefois, Snowden a participé à une table ronde sur les activités de cybersurveillance du gouvernement canadien, avec en toile de fond le controversé projet de loi C-51.

«Le service de renseignement canadien est celui qui est le moins surveillé de tous les pays occidentaux», a souligné Snowden, avant d’évoquer l’extension des pouvoirs du renseignement canadien que compte obtenir Ottawa.

«C’est assez incroyable que le gouvernement canadien tente d’empêcher le témoignage d’anciens premiers ministres qui ont eu accès à des informations classifiées, qui comprennent la valeur de ces programmes [de renseignement] et qui avertissent la population en disant : “C’est quelque chose dont on doit parler, dont on doit débattre”. Et pourtant, ces décideurs et analystes qui tentent de débattre de la valeur de ces programmes n’ont pas accès à tous les faits. Ils peuvent pointer vers des articles de journaux, qui sont certes une excellente source d’information, mais ultimement, on doit se référer à des documents [gouvernementaux].»

«Nous ne pouvons pas jeter tous nos droits, toutes nos libertés, toutes nos traditions, parce que nous avons peur de rares cas d’activités criminelles.»

Selon lui, le projet de loi antiterroriste canadien, qui doit être débattu en séance parlementaire la semaine prochaine, s’apparente drôlement au Patriot Act américain. «Nous ne pouvons pas jeter tous nos droits, toutes nos libertés, toutes nos traditions, parce que nous avons peur de rares cas d’activités criminelles», a déclaré Snowden.

À ses yeux, la liberté comprend un certain niveau de risque. «Sous plusieurs aspects, les prisons sont l’inverse d’un château : vous êtes très en sécurité lorsqu’entourés de barreaux et de béton, mais je ne pense pas que la majorité des Canadiens veulent vivre comme ça», a-t-il confié.

«Nous ne devrions pas adopter des lois qui nous font vivre dans des conditions qui s’approchent de ça, sur la simple base d’une rare menace de l’extérieur.»

En attente d’un procès juste et équitable

Réfugié en Russie depuis l’été 2013, Snowden est toujours inculpé par le gouvernement américain sous les chefs d’accusation d’espionnage, de vol et d’utilisation illégale de biens gouvernementaux. Il pourrait faire face à une peine d’emprisonnement de 30 ans.

La question de son potentiel retour aux États-Unis a sans surprise été soulevée lors de la table ronde. «J’aimerais rentrer et avoir droit à un procès équitable. Malheureusement, aucune offre de procès équitable n’est actuellement sur la table», a-t-il affirmé.

Selon l’avocat de Snowden, Anatoly Kucherena, le retour au bercail du lanceur d’alerte ne se concrétisera pas tant que le gouvernement américain continuera de politiser l’affaire Snowden. «Bien sûr qu’Edward a souvent le mal du pays», a déclaré l’avocat. «Mais la dernière chose qu’il souhaite, c’est de retourner aux États-Unis et d’être immédiatement emprisonné pour une durée indéterminée en attente d’un procès, alors que son gouvernement le décrit ouvertement comme un traître.»

Parmi ce qui menace l’impartialité du procès de Snowden, les procureurs de la NSA pourraient notamment déposer une preuve secrète pour laquelle la défense ne serait pas en mesure de se préparer.