Combattre le cancer à grands coups de pigeons

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Vous pensiez que ces volatiles aux tubes digestifs surexcités n’étaient rien d’autre que des nuisances pour la santé publique? Détrompez-vous. La science a réussi à en faire quelque chose d’utile. Vraiment.

L’humble pigeon n’a pas bonne presse. Il est aussi moche que le spectacle offert par un mime débutant qui a les deux bras dans le plâtre. Plus envahissant qu’un beau-frère à l’hygiène contestable le jour où vous ouvrez votre piscine pour la saison.

De là à accuser le pigeon d’être la cause de l’austérité, des changements climatiques et de l’effondrement imminent du pont Champlain, il n’y a qu’un pas que nous n’hésiterons pas à franchir. Parce que c’est juste un pigeon, et qu’on ne respecte pas les pigeons.

Et selon le gouvernement du Canada, ses déjections provoquent non seulement des maladies aux noms inquiétants comme la cryptococose et l’histoplasmose, mais en plus elles sont tellement acides qu’elles peuvent dissoudre la pierre et le métal

De là à l’accuser d’être la cause de l’austérité, des changements climatiques et de l’effondrement imminent du pont Champlain, il n’y a qu’un pas que nous n’hésiterons pas à franchir même s’il n’y a absolument aucune raison de le faire. Parce que c’est juste un pigeon, et qu’on ne respecte pas les pigeons.

Mais une équipe de chercheurs de l’Université de la Californie à Davis et de l’Université de l’Iowa vient de nous donner de bonnes raisons de traiter ces valeureuses volailles avec un peu plus de considération : elles pourraient, un jour, nous sauver la vie.

Du moins, si on les engage dans des cliniques d’imagerie biomédicale.

Pourquoi on devrait respecter les pigeons

Figurez-vous que, selon les résultats d’une étude menée sous la direction du professeur de pathologie Richard Levinson, les pigeons sont aussi efficaces que des médecins spécialistes quand vient le temps de diagnostiquer le cancer du sein.

Pour les besoins de leur étude, le docteur Levinson et son équipe ont montré à leurs pigeons des séries d’images présentant des tumeurs malignes, des tissus sains et des formations inusitées mais bénignes. Certaines de ces images provenaient de mammographies, d’autres avaient été produites à partir d’échantillons de cellules prélevées durant des biopsies. Lorsque les pigeons parvenaient à identifier les structures associées au cancer en les pointant avec leurs becs, les chercheurs les récompensaient avec de la nourriture.

La boîte de Skinner, équipée d'un distributeur de nourriture et d'un écran tactile affichant une image médicale.

La boîte de Skinner, équipée d’un distributeur de nourriture et d’un écran tactile affichant une image médicale.

Après 15 jours d’entraînement, les pigeons les plus talentueux sont parvenus à identifier les signes de cancer dans 85% des cas, un taux de réussite qui montait à 99% lorsque l’on combinait les réponses d’une escouade de quatre oiseaux. 

Des détails! Des détails!

Les images de biopsies ont donné les meilleurs résultats, quel que soit le facteur de grossissement choisi; sur les mammographies, les pigeons réussissaient assez bien à identifier les micro-calcifications indicatrices d’un risque de cancer, mais classifier les tumeurs elles-mêmes leur était plus difficile – comme c’est d’ailleurs le cas pour des spécialistes humains chargés de faire le même travail, même après des années d’expérience. 

Mieux encore, pour certaines tâches, les pigeons semblent avoir appris à généraliser leurs «techniques» d’identification du cancer puisque les résultats se sont maintenus lorsque les chercheurs leur ont présenté des images qui ne faisaient pas partie du corpus d’entraînement et que les oiseaux n’avaient donc jamais vus auparavant. Il ne s’agit donc pas d’un simple conditionnement mais bien d’une forme d’apprentissage plus souple, similaire à ce que l’on tente d’obtenir sur ordinateur en appliquant des algorithmes d’intelligence artificielle, par exemple.

Les résultats de l’étude ont récemment été publiés dans la revue scientifique PLOS ONE

Oui, il s’agit d’une étude sérieuse

housemdsceptique

Comment expliquer ce phénomène? Par une combinaison de facteurs, notamment l’acuité visuelle exceptionnelle des pigeons et leur mémoire. Des études précédentes ont apparemment démontré que ces drôles d’oiseaux pouvaient retenir jusqu’à 1 800 images différentes et même apprendre à faire la différence entre des tableaux de deux peintres célèbres.

Bref, les chercheurs n’ont pas choisi de tester leur technique sur des pigeons au hasard. Ils avaient de bonnes raisons de croire qu’ils obtiendraient des résultats intéressants, puisque les pigeons ont déjà démontré des capacités surprenantes au cours de multiples études depuis les années 1960.

Les leçons à tirer de cette expérience

Bien sûr, l’étude de Levinson risque fort de se retrouver au palmarès des prix Ig Nobel un de ces jours, parce qu’au premier coup d’œil on ne peut que rigoler en lisant un article sur les talents médicaux de bestioles plus ou moins sympathiques.

Il est fascinant de constater les multiples manières dont une aptitude pour un comportement hautement spécialisé peut se manifester chez une espèce qui n’a aucune raison apparente d’en avoir besoin dans la nature.

Mais pour un geek intéressé par le fonctionnement de l’intelligence (naturelle ou artificielle), il est fascinant de constater les multiples manières dont une aptitude pour un comportement hautement spécialisé peut se manifester chez une espèce qui n’a aucune raison apparente d’en avoir besoin dans la nature.

L’exemple le plus célèbre de ce genre de phénomène remonte à une quinzaine d’années, lorsque des chercheurs ont démontré qu’une colonie d’organismes unicellulaires était étonnamment habile à s’orienter dans un labyrinthe. Sans parler de tous les animaux qui ont appris à utiliser des outils ou même à parler en langage des signes

Qui plus est, les chercheurs pensent qu’il sera possible d’utiliser ces pigeons pour tester l’efficacité de nouvelles techniques d’imagerie biomédicale sans avoir besoin d’autant de spécialistes humains, qui sont difficiles à entraîner et dont on a bien besoin en milieu clinique.

Et bien qu’il ne soit évidemment pas question de sous-traiter les diagnostics de cancer à des oiseaux, je suis convaincu que, considérant l’actualité des derniers jours, un négociateur sera tenté de laisser planer le doute la prochaine fois où les médecins spécialistes se plaindront de leurs conditions de travail!