Tim Berners-Lee à la défense du Web libre, mais sécuritaire

Berners-Lee à Montréal

Québec

Internet est en péril, estime l’inventeur du World Wide Web, Tim Berners-Lee. Selon lui, les questions de sécurité et de libre circulation de l’information sont au cœur des convulsions et des menaces planant sur la Toile.

De passage à Montréal dans le cadre de la conférence World Wide Web 2016, Berners-Lee était face à un public conquis d’avance. Devant un parterre de plusieurs centaines de personnes au Palais des congrès, l’homme énonce un constat sans appel : sans transformation de la façon dont le Web est protégé, sans que le contrôle sécuritaire passe entre les mains des utilisateurs, plutôt qu’entre les mains des entreprises et des gouvernements, la notion de neutralité du Web, d’Internet ouvert, ne sera bientôt plus qu’un souvenir.

Sans que le contrôle sécuritaire passe entre les mains des utilisateurs, la notion de neutralité du Web, d’Internet ouvert, ne sera bientôt plus qu’un souvenir.

«La sécurité en ligne est l’un des grands problèmes de notre époque, vous devez constamment penser à la sécurité dans tout ce que vous faites… la sécurité doit être omniprésente, surtout en raison de l’interconnectivité des systèmes», avance encore l’exubérant sexagénaire à la tête du W3C.

Pour Berners-Lee, il est d’ailleurs temps de faire un grand bond en avant en matière de sécurité, et de jeter les mots de passe à la poubelle. La protection de l’avenir sera basée sur des facteurs biométriques ou ne sera point, dit-il. Les empreintes digitales, c’est très bien, mais pourquoi ne pas employer le rythme cardiaque, par exemple?

Sus à Big Brother

Renforcer la sécurité ne servirait pas qu’à repousser «le bandit solitaire, mais surtout bloquer les gouvernements et d’autres entités intrusives qui espionnent et surveillent» à qui mieux mieux. La confirmation de l’existence de gigantesques programmes de surveillance menés par la NSA, aux États-Unis, aura ainsi fouetté les consciences et mis de l’avant la question de la cryptographie des données personnelles, autrefois une lubie pour quelques internautes.

Plus récemment, l’affaire Apple a elle aussi stimulé des initiatives sécuritaires. Le fait que le FBI eut été capable de casser la double protection d’un iPhone sans avoir besoin de l’aide de la compagnie de Cupertino a poussé celle-ci à s’engager à revoir ses protocoles.

La délicate question de la sécurité en ligne concerne aussi la prochaine révolution technologique, ce fameux «Internet des objets» prophétisé par les experts, mentionne Tim Berners-Lee. S’il dit voir un avantage à un monde encore plus connecté, histoire de relier plus avant les acteurs d’un réseau, gare à l’emballement; cette multiplication des appareils liés au Web risque de cimenter une mauvaise vision de la sécurité.

«Si, par exemple, j’utilise mon téléphone pour déverrouiller ma porte d’entrée, pourquoi faudrait-il que le code d’accès se trouve sur les serveurs de l’entreprise m’ayant vendu l’application? La sécurité doit reposer entre les mains de l’utilisateur!», lance-t-il, avant de déplorer qu’il n’existe pas d’incitatifs à développer des normes ouvertes à tous.

«Il est nécessaire de transformer l’architecture sécuritaire pour décentraliser… nous avons le droit de regard sur nos propres données», ajoutera-t-il, sous les applaudissements de la foule.

(Mieux) faire sonner le tiroir-caisse

Autre sujet de prédilection pour Tim Berners-Lee, les paiements en ligne ressemblent à ses yeux à une foire d’empoigne. Oui, il existe des protocoles et des barrières en place, surtout chez les grands joueurs, mais les normes sont trop nombreuses et différentes à ses yeux, et il est plus que temps de faire le ménage.

androidpay

«Les paiements numériques sont aujourd’hui une partie essentielle du Web, surtout avec l’arrivée des services mobiles. Mais nous devrions pousser la chose un peu plus loin, et migrer vers un marché ouvert de fournisseurs de services, ainsi qu’un marché ouvert de protocoles (de sécurité)», avance l’inventeur du Web.

Dans la même foulée, il remet de l’avant la question des micropaiements, lui qui avait déjà tenté le coup il y a plusieurs années. «Je crois que c’était trop tôt», reconnaît-il. Mais avec une nouvelle norme universelle, il serait plus facile, dit-il, de payer pour des produits culturels et de l’information.

«En facilitant l’exécution, les gens qui ne sont pas des experts n’auraient besoin que de copier quelques  lignes de code, et le navigateur se chargerait du reste…»

Prêcher l’ignorance

«Si l’État ou une entreprise s’empare du Web, l’imposition d’un monopole ralentira l’innovation.»

Tandis que la conférence WWW en est à sa 25e édition, que doit-on envisager pour l’avenir du Web?

«Le rythme de l’innovation technologique est aujourd’hui époustouflant, et nous devrions reconnaître notre échec en la matière si nous étions en mesure d’imaginer ce que les gens pourront créer dans 20 ans. Cependant, si l’État ou une entreprise s’empare du Web, l’imposition d’un monopole ralentira l’innovation», lance Berners-Lee.

«Pour moi, pour nous tous, la démocratie et l’éducation sont particulièrement importantes, et pour encourager cela, il faut que le Web soit ouvert et libre d’accès. Le Web ne doit pas faire de discrimination, mais plutôt s’ouvrir et continuer de se diversifier. C’est la clé du succès du système.»