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Tetris célèbre son 30e anniversaire

Par Laurent LaSalle – le dans Actualités
Tetris figure sur la liste des jeux ayant atteint l'ultime popularité. Sa première version, créée des mains d'Alexey Pajitnov, a été compilée le 6 juin 1984.

Si vous avez déjà possédé une Game Boy dans les années 90, il y a de fortes chances que vous ayez déjà joué à Tetris. Le jeu de puzzle inclus avec la console portable est en grande partie responsable de son succès.

L’histoire de Tetris est certes l’une des plus intéressantes de l’industrie pour quiconque s’intéresse au droit d’auteur et à la propriété intellectuelle. Quand le capitalisme rencontre le communisme…

La petite histoire de Tetris

Inspiré par un jeu de tetromino qui le fascine depuis des jours, Alexey Pajitnov développe la toute première version du jeu sur un Electronica 60 le 6 juin 1984, alors qu’il était employé de l’Académie des sciences de l’URSS. Il nomme sa création Tetris, un mot-valise provenant des termes «tetromino» et «tennis», un sport que Pajitnov affectionne particulièrement. Tetris est ensuite adapté pour PC par Vadim Gerasimov et envahit graduellement Moscou et les environs.

La version PC se fait connaître à Budapest, où des programmeurs l’adaptent (sans demander à qui que ce soit) pour l’Apple II et le Commodore 64. En juillet 1986, ces versions attirent l’attention de Robert Stein, président d’Andromeda, un éditeur de logiciels britannique. Il planifie alors d’obtenir les droits pour la version PC par Pajitnov directement, avec ceux des versions hongroises. Toutefois, avant même que Stein n’entreprenne ces démarches, il octroie les droits de distribution à Mirrorsoft pour le Royaume-Uni et sa filiale Spectrum Holobyte aux États-Unis.

tetris

En novembre 1986, Stein souhaie dénicher le contrat concernant les droits de distribution de Tetris à l’Académie des sciences de l’URSS. Bien que Pajitnov affirme à ses patrons n’avoir jamais donné son approbation, Stein s’envole en direction de Moscou pour signer le contrat. Inquiets, les Russes refusent de signer quoi que ce soit par manque de connaissances du monde des jeux vidéo. Têtu (et certainement conscient qu’il est devant un projet très lucratif), Stein s’approprie Tetris en affirmant qu’il a été inventé par les programmeurs hongrois.

Par contre, la version distribuée par Spectrum Holobyte et Mirrorsoft – caractérisée de premier jeu provenant de l’autre côté du rideau de fer, avec ses thèmes russes difficiles à ignorer – est un succès retentissant. Stein ne détient toujours aucun droit sur Tetris.

L’URSS sort de sa léthargie

Devant le phénomène Tetris, le réseau CBS déniche une entrevue avec Pajitnov, qu’elle présente comme l’inventeur de Tetris. Le gouvernement russe forme alors une agence responsable de l’exportation et l’importation de matériel et logiciel informatiques, Elektronorgtechnica (ELORG). L’agence entreprend alors les négociations avec Stein.

Réalisant que Stein s’est amusé à octroyer des droits sur Tetris qu’il ne possédait pas, le directeur d’ELORG, Alexander Alexinko, est sur ses gardes. Après des mois de pourparlers, Stein signe finalement avec ELORG en mai 1988. Le contrat est spécifique à la distribution de Tetris sur PC, avec une clause excluant la distribution des versions arcade, portable et tout autre moyen «non même rêvé par l’homme». Entretemps, Tetris devient meilleur vendeur au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Stein rencontre Alexinko à Paris en juillet 1988 dans l’espoir d’obtenir les droits pour une version arcade de Tetris. De son côté, Alexinko ne cède pas; ELORG n’ayant toujours reçu aucune redevance de la part de Stein.

Pendant ce temps, Spectrum et Mirrorsoft refilent leurs droits de distribution, le premier octroi les droits à Bullet-Proof Software de produire le jeu sur PC et console au Japon, l’autre octroi les mêmes droits à Atari pour le marché japonais et américain. Le malentendu éclate en dispute interne – les deux entreprises étant détenues par le même propriétaire, Robert Maxwell, qui se range du côté de Mirrosoft.

Atari planifie donc une version arcade et une version NES de Tetris (sous le nom de Tengen). Bullet-Proof Software conserve les droits de la version PC pour le marché japonais. Henk Rogers, son président, réussit par la suite à s’approprier à nouveau les droits de distribution de la version Famicom (la NES au Japon) des mains d’Atari. Le jeu voit le jour au pays du soleil levant en novembre 1988. Éventuellement, deux millions de copies seront vendues.

Quatre nuances de gris

La Game Boy est en développement. Le président de Nintendo of America, Minoru Arakawa, veut inclure une version de Tetris avec la console portable. Il communique donc avec Rogers en novembre 1988 afin d’obtenir les droits de la version portable de Tetris. Rogers tente alors d’entrer en contact avec Stein, mais ce dernier semble vouloir l’éviter à tout prix.

gameboy

Rogers décide donc de se rendre directement à Moscou afin d’obtenir lui-même les droits pour son nouveau client potentiel. Stein, se doutant de la raison pour laquelle Rogers voulait lui parler, se rend également à Moscou. Finalement, le fils de Maxwell, Kevin, est mandaté par son père pour se rendre aussi à Moscou afin de négocier avec ELORG. Bref, les trois hommes volent vers Moscou au même moment.

Rogers est le premier à rencontrer un représentant d’ELORG, Evgeni Belikov, le 21 février 1989. Il impressionne Pajitnov et ses collègues, et signe un contrat lui octroyant les droits exclusifs de Tetris pour console portable. Heureux d’être parvenu à s’entendre avec les Russes, Rogers présente alors la version Famicom produite par Bullet-Proof Software. Beliknov est furieux, sachant pertinemment qu’il n’a jamais accordé les droits à Rogers de produire une telle version. Rogers parvient à calmer le jeu. Il raconte d’abord la partie de l’histoire que Stein n’avait évidemment pas racontée, et offre un chèque pour les redevances des versions Famicom de Tetris déjà vendues.

Les deux partis s’entendent pour que ELORG accorde les droits de distribution pour console à Rogers. Mais d’abord, Belikov doit rectifier le contrat de Stein afin de déterminer avec plus de précision ce qui correspond à un PC.

Lors de sa rencontre avec Stein plus tard la même journée, Belikov lui fait signer un contrat révisé comprenant une nouvelle clause à laquelle il ne porte pas attention. Celle-ci désigne un ordinateur comme étant «un système muni d’un processeur, d’un écran, de lecteur(s) de disquette, d’un clavier et d’un système d’exploitation». Stein s’aperçoit plus tard de la ruse, et se retrouve devant la seule option d’obtenir les droits à une version arcade. Il signe un contrat concernant ceux-ci trois jours plus tard.

Kevin Maxwell est le dernier à obtenir une rencontre avec ELORG, le 22 février 1989. Belikov lui montre alors la version Famicom de Tetris et lui demande de quoi il s’agit. Maxwell soutient que le jeu est une copie pirate, et recentre la discussion sur les droits aux versions arcade et portable du jeu. Il repart avec la seule possibilité d’obtenir les droits des mains de ceux qui les ont obtenus avant lui.

L’argent fait le bonheur

Rogers informe Arakawa qu’il détient les droits de distribution de la version portable de Tetris, et que ELORG est prête à négocier pour les droits à une version console. Bullet-Proof Software signe ensuite une entente avec Nintendo pour la version Game Boy de Tetris. La transaction se chiffre aux alentours de 5 à 10 millions de dollars US.

Rogers retourne à Moscou en mars 1989 et fait une offre gigantesque pour la version console de Tetris de la part de Nintendo. Une fois l’entente acceptée, Arakawa et Howard Lincoln, directeur en chef de Nintendo of America, s’envolent vers l’URSS.

Le 22 mars 1989, le contrat concernant les droits de distribution de la version console de Tetris est dans ses dernières révisions. Nintendo insiste sur une clause forçant des représentants d’ELORG à venir témoigner en leur faveur dans le cadre d’éventuelles procédures judiciaires. Le dépôt versé pour de tels droits à ELORG est estimé aux alentours de 3 à 5 millions de dollars  US.

Belikov contacte ensuite Mirrorsoft, déclarant que ni ce dernier, ni Andromeda, ni même Tengen n’avaient l’autorisation de distribuer une version console de Tetris, et que ces droits sont désormais entre les mains de Nintendo.

Le 31 mars 1989, Lincoln envoie une mise en demeure à Atari afin qu’elle cesse la production de sa version NES du jeu. Atari répond à Nintendo le 7 avril en déclarant qu’il est le seul détenteur des droits à la version console de Tetris.

Le 13 avril 1989, Tengen remplit une demande de brevet pour le «travail audiovisuel, le code source informatique et la piste sonore» de Tetris au NES. Aucune mention d’Alexey Pajitnov ou des droits de Nintendo concernant le jeu.

Pendant ce temps, Robert Maxwell tente de récupérer Tetris via son vaste empire médiatique. Il exerce des pressions auprès des gouvernements britannique et soviétique pour que ceux-ci interviennent dans le conflit. Maxwell obtient la promesse de nul autre que le président Mikhaïl Gorbatchev qu’il «ne devrait plus s’en faire avec l’entreprise japonaise».

Vers la fin avril, Lincoln revient à Moscou et apprend que ELORG lutte avec son propre gouvernement au sujet des droits de Tetris. Au même moment, Tengen lance une poursuite contre Nintendo.

Le 17 mai 1989, Tengen lance sa version de Tetris pour NES, avec une publicité couvrant une page complète du USA Today malgré la poursuite en cours.

Début des procédures judiciaires

Le procès Tengen contre Nintendo débute en juin 1989. Le conflit porte principale sur une seule question : le Nintendo Entertainment System est-il un ordinateur selon la définition de la clause du contrat révisé par ELORG ou une console?

Atari allègue que la NES a été conçue pour être un ordinateur, comme le démontrent son port d’expansion et son nom japonais Famicom (mot-valise des termes Family Computer). L’argumentation de Nintendo porte sur le fait que ELORG n’a jamais eu l’intention d’octroyer les droits à une version console du jeu, comme le démontre la clause du contrat révisé signé par Stein.

Le juge Fern Smith tranche en faveur de Nintendo le 15 juin 1989. Dans son jugement, il déclare que ni Mirrorsoft, ni Spectrum Holobyte n’ont obtenu les droits du jeu en premier lieu, invalidant du même coup l’octroi de tels droits à Tengen.

Le 21 juin 1989, la version de Tetris produite par Tengen est retirée du marché. Plusieurs milliers de copies du jeu dorment dans des boîtes, au fin fond d’un entrepôt de l’entreprise.

En juillet 1989, Nintendo lance sa version du jeu pour NES. Un peu plus de 3 millions de copies sont vendues aux États-Unis. Au même moment, la Game Boy arrive sur le marché avec sa version de Tetris incluse avec la console portable. Atari porte éventuellement le jugement en appel, et le conflit judiciaire perdure jusqu’en 1993.

Épilogue

Puisque le jeu a été retiré du marché, la version de Tetris produite par Tengen est plutôt rare. Atari est toutefois parvenu à en vendre une quantité impressionnante. On estime à environs 100 000 cartouches du jeu sont éparpillés un peu partout en Amérique du Nord, un nombre plus élevé que la plupart des jeux NES de qualité moyenne.

De son côté, Robert Stein n’aurait empoché que 250 000$ US dans cette histoire. Spectrum Holobyte a du renégocier une nouvelle entente avec ELORG concernant les droits de distribution de la version PC de Tetris. L’empire médiatique de Robert Maxwell s’est effondré depuis que l’homme a été retrouvé mort de façon suspecte, le 5 novembre 1991.

Alexey Pajitnov n’a jamais vraiment fait d’argent les premières années de la mise en marché de sa création. Il est déménagé aux États-Unis en 1990, puis a fondé The Tetris Company avec son ami Henk Rogers après s’être réapproprié les droits du jeu en 1996.

Aujourd’hui, les droits de distribution de Tetris sont détenus par Ubisoft (octroyés par The Tetris Company). Le studio français a d’ailleurs annoncé une nouvelle version du jeu, Tetris Ultimate, qui sera lancé cet été sur PlayStation 4, Xbox One et PC.

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Laurent LaSalle

Depuis qu'il a tapoté sur son Commodore Vic-20 à l'âge de 3 ans, Laurent est (un peu trop) obsédé par la technologie. Passionné d'informatique et de jeux vidéo, il a notamment été blogueur pour Radio-Canada et chroniqueur techno pour MusiquePlus .