Nemesis Games, de la science-fiction sur les stéroïdes

Critique littéraire

Exclusif

L’équipage éclectique du vaisseau spatial Rocinante est de retour pour un cinquième volet de la série The Expanse, et l’auteur James S.A. Corey parvient à repousser les limites narratives du genre une fois de plus.

The Expanse est une série à grand déploiement qui ressemble à un croisement entre Star Wars et Game of Thrones.

Un peu de contexte, tout d’abord, pour accompagner cette parution de Nemesis Games chez Orbit, un éditeur spécialisé en science-fiction. Sans trop tomber dans les divulgâcheurs, The Expanse est une série à grand déploiement qui ressemble à un croisement entre Star Wars et Game of Thrones.

Dans un futur pas si lointain où l’humanité a essaimé dans le système solaire, la Terre et Mars forment une alliance incertaine. À partir de la ceinture d’astéroïdes et au-delà, les Belters, des gens ayant colonisé le vide spatial, s’accrochent à une existence précaire, souvent en colère contre les puissances intérieures considérées comme oppressives.

Dans les épisodes précédents…

Après des démêlés avec une forme de vie extraterrestre conçue pour annihiler l’espèce humaine (tomes 1 et 2), démêlés qui provoqueront plusieurs conflits armés, le Rocinante et son capitaine James Holden seront envoyés à travers un portail hyperspatial (lui aussi extraterrestre) pour tenter de préserver l’unique colonie humaine extrasolaire. De retour autour de notre soleil, l’équipage s’éparpillera entre la Terre, Mars et les installations humaines extérieures, alors qu’une nouvelle crise géopolitique majeure se profile à l’horizon.

La couverture de Leviathan War (Image : Daniel Dociu).

La couverture de Leviathan War (Image : Daniel Dociu).

Il n’est pas aisé de présenter une série à si grand déploiement en partant du cinquième volet d’une saga qui devrait en compter neuf, du moins si l’on se fie à la page wiki officielle. L’idée d’une fusion entre les aventures intersidérales de Luke Skywalker et les revirements et les trahisons qui sont légion dans les livres de George R.R. Martin tient cependant la route. On touche ici à la hard science-fiction, un style littéraire reposant sur la description minutieuse des technologies réalistes qui pourraient être employées dans un avenir rapproché. Ajoutez à cela un terrain de jeu de plusieurs milliards de kilomètres cubes, des factions promptes à s’affronter à coups de missiles et de vaisseaux spatiaux et des machinations politiques, et vous obtiendrez l’atmosphère explosive que l’auteur (en fait, ils sont deux derrière ce pseudonyme) n’a pas peur de transformer du tout au tout.

Pour ces Nemesis Games, d’ailleurs, James S.A. Corey réinjecte une bonne dose d’adrénaline dans une histoire qui reprenait son souffle dans le précédent volet, Cibola Burn. Certains pourraient avancer que le scénario prend une tangente un peu trop extrême, mais les auteurs semblent en fait avoir décidé d’imiter George R.R. Martin en obligeant les lecteurs à ne rien tenir pour acquis. Après tout, il s’agit d’un univers de fiction, donc tout est possible, surtout lorsque l’on mélange insurgés et entités extraterrestres.

Une certaine longueur

En entamant la brique de 530 pages, les lecteurs doivent s’armer de patience, car l’ouvrage fait partie de cette classe de livres longs pour être longs. Les amateurs de Game of Thrones ne seront pas dépaysés, mais The Expanse gagnerait parfois à être un peu plus économe dans ses descriptions. Le style n’est pas nécessairement pompeux ou désagréable, mais à trop vouloir étirer la sauce, on finit par faire apparaître les ficelles qui tiennent l’ensemble de la chose.

Les amateurs de Game of Thrones ne seront pas dépaysés, mais The Expanse gagnerait parfois à être un peu plus économe dans ses descriptions.

Le rythme rapide de publication des livres de la série (un par année) fait croire que les éditeurs veulent profiter le plus possible de la popularité de la série pour faire sonner la caisse enregistreuse. Tout le contraire d’un George R.R. Martin, encore une fois, qui est désormais rattrapé par la série télé basée sur son œuvre diffusée sur les ondes de HBO. The Expanse aura elle aussi droit à un traitement télévisuel par la chaîne SyFy; faut-il s’étonner que l’on veuille conclure la série pour que les fans aient quelque chose à se mettre sous la dent entre deux saisons?

Cette frénésie de l’adaptation au petit écran de séries à succès soulève la question de l’utilité d’une transition à un médium télévisé, surtout en science-fiction. Déjà chez HBO, on a fortement condensé les livres de la série A Song of Fire and Ice pour découper chaque livre en 10 épisodes d’une heure regroupant l’équivalent d’une centaine de pages chacun. Des personnages, des lieux et des parties du scénario sont abandonnés pour des questions de fluidité et de budget. Chez SyFy, on aura affaire à un défi tout aussi important. Point de dragons ou de White Walkers dans The Expanse, mais puisque la majorité des livres se déroulent dans l’espace, il y a fort à parier que des changements seront apportés pour respecter une situation budgétaire certainement moins généreuse.

Un extrait de la bande-annonce de la télésérie The Expanse (Image : Syfy).

Un extrait de la bande-annonce de la télésérie The Expanse (Image : Syfy).

La première bande-annonce laisse dubitatif. Il y a fort à parier que les passages sur la pesanteur variant en fonction des lieux où se déroulera l’action ont été gommés, tout comme les descriptions des Belters dont le squelette s’est allongé après trois générations passées dans l’espace. Quant aux gigantesques batailles spatiales ou aux effets spectaculaires de l’infestation extraterrestre, nul ne sait si la télésérie sera à la hauteur des livres.

Faut-il tout adapter?

Cette capitalisation sur le succès littéraire provoque une réflexion sur les adaptations. Si l’univers des jeux vidéo a déjà donné quantité d’exemples à ne pas suivre (Doom, Tomb Raider et Super Mario Bros. font partie de ce triste palmarès), la science-fiction recèle elle aussi son lot de navets mal adaptés, que ce soit Screamers, Paycheck, ou encore Ender’s Game.

Autre possibilité qui fait grincer des dents, les rumeurs les plus folles courent à propos de l’extraordinaire saga Hyperion, de Dan Simmons, dont l’ambition et la complexité devrait la confiner au camp des intouchables. Les informations sont plus que parcellaires, mais on parlait soit d’une série télé ou, pire encore, d’un premier film qui rassemblerait les tomes 1 et 2 d’une production qui en compte quatre.

Pour paraphraser le film WarGames, la seule façon de gagner est parfois de ne pas tenter sa chance.

La recherche du profit doit-elle constamment aller au-devant du bon sens artistique? Pour paraphraser le film WarGames, la seule façon de gagner est parfois de ne pas tenter sa chance.

Ces considérations télévisuelles mises à part, Nemesis Games reste fidèle à la passionnante série The Expanse, que tout amateur de science-fiction devrait avoir lu. L’essoufflement menaçait, mais James S.A. Corey (Daniel Abraham et Ty Franck) a su se renouveler pour conserver l’intérêt des lecteurs. À lire.