L’informatique quantique expliquée par Justin Trudeau

A series of tubes

Le premier ministre du Canada s’est risqué à vulgariser l’informatique quantique vendredi dernier devant une foule de journalistes rassemblés à Waterloo en Ontario.

Justin Trudeau a ainsi tenu une conférence de presse pour annoncer que son gouvernement allait investir de 50 millions de dollars sur cinq ans pour soutenir l’Institut Périmètre, un centre de recherche qui étudie les théories de la physique.

Mais voilà, comme le premier ministre l’a répété plusieurs fois par le passé, il n’a pas peur des questions des journalistes. Devant la complexité du domaine dans lequel le gouvernement s’apprête à investir, un journaliste lui a simplement demandé d’expliquer ce qu’était l’informatique quantique.

«Ne m’interrompez pas. Lorsque vous allez sortir d’ici, vous allez en savoir plus – en fait, certains d’entre vous en sauront moins – sur l’informatique quantique», a d’abord rétorqué Trudeau à la foule en éclats de rire devant une question qui était ni plus ni moins qu’une blague. Il a par la suite tenté d’expliquer au moins les bases avec cette réponse manifestement improvisée sur place :

«Les ordinateurs normaux fonctionnent soit par un courant qui traverse un câble ou non, c’est 1 ou 0, ce sont des systèmes binaires. Ce que l’état quantique permet est d’encoder de l’information beaucoup plus complexe dans un seul bit. Le bit d’un ordinateur conventionnel est soit un 1 ou un 0, allumé ou éteint. Un état quantique peut être beaucoup plus complexe que ça étant donné que, comme nous le savons, les choses peuvent être à la fois une particule et une onde en même temps, et l’incertitude entourant les états quantiques nous permet d’encoder plus d’informations dans un ordinateur beaucoup plus petit. Voilà ce qui est excitant à propos de l’informatique quantique!»

Défi relevé? La foule a rapidement manifesté sa satisfaction par des applaudissements, mais il va de soi qu’un spécialiste de la question pourrait avoir certaines réserves face aux explications du premier ministre. Motherboard s’est amusé a demander à certains d’entre eux d’évaluer la performance de Trudeau sur le sujet.

Quand les scientifiques s’en mêlent

«C’est une tâche extrêmement difficile, même pour les meilleurs scientifiques et communicateurs, de parvenir à expliquer un sujet si complexe de façon juste et intéressante, surtout en un peu plus de 100 mots.»

«Le début de l’explication de Justin Trudeau, sur la différence entre un bit classique et un bit quantique, est tout à fait juste», a répondu Romain Alléaume, professeur associé de Télécom ParisTech et du Paris Center for Quantum Computing.

«Pour être franc, l’argumentaire de Justin devient progressivement plus chancelant lorsqu’il parle que le principe d’incertitude implique que nous pouvons encoder plus d’informations dans de “plus petits ordinateurs”. Peut-être voulait-il dire que les ordinateurs quantiques peuvent traiter l’information en superposition, ce qui permet d’accélérer certains calculs, mais je n’en suis pas certain.»

«C’est une tâche extrêmement difficile, même pour les meilleurs scientifiques et communicateurs, de parvenir à expliquer un sujet si complexe de façon juste et intéressante, surtout en un peu plus de 100 mots», selon Michele Mosca, cofondatrice de l’Institute for Quantum Computing rattachée à l’université de Waterloo.

«Il a réussi à traduire l’essence de ce qu’est l’informatique quantique, et pourquoi elle peut être plus puissante. C’était compréhensible et succinct. Également, gardez à l’esprit que c’était quelque chose qu’il a dit en direct, à la volée, en réponse à une blague d’un journaliste. Y a-t-il place à de l’amélioration? Difficile de voir comment.»

Aephraim Steinberg, professeur de physique de l’université de Toronto et membre du Center of Quantum Information and Quantum Control, partage l’avis d’Alléaume, en soulignant que le cœur de la vulgarisation du premier ministre portait uniquement sur les caractéristiques du stockage de données en informatique quantique.

«Bien qu’il avait (bien) compris que ces concepts avaient à voir avec l’informatique quantique, il aurait dû admettre qu’il ne connaissait pas ce qu’était cette connexion plutôt que de se cacher derrière une soupe de buzzwords», a-t-il ajouté.

«De toute façon, je me réjouis non pas parce que je crois que le premier ministre est devenu un expert en physique quantique, mais parce qu’il a démontré qu’il est prêt à écouter les scientifiques et essayer de comprendre ce qu’ils disent, ce qu’ils croient être important, et pourquoi ils demandent un soutien pour de la recherche fondamentale.»

Dans le cadre de leur évaluation, Alléaume et Steinberg ont attribué la note de 7 sur 10, tandis que Mosca a généreusement donné à Justin Trudeau la note de 9 sur 10 compte tenu du contexte dans lequel a été plongé le premier ministre.

De son côté, le Huffington Post a cueilli les commentaires de Martin Laforest, un expert en informatique quantique de l’université de Waterloo, qui considère la réponse de Trudeau comme étant «assez exacte» compte tenu qu’il a sans doute appris ce qu’était l’informatique quantique le matin même.

  • Guillaume Poirier

    Donc sa réponse n’était ni bonne, ni fausse, mais beaucoup plus complexe…